Yi Yi
Edward Yang
Taïwan / Japon
2000, 173 minutes
"J'aimerais que les spectateurs sortent de mon film avec l'impression d'avoir passé un moment avec un ami. Mais si par hasard, ils se disaient qu'ils avaient rencontré un metteur en scène, alors j'aurais raté mon film." Edward Yang
L'ironie du sort aura voulu que le magistral Yi Yi remporte le prix de la mise en scène au Festival de Cannes : si, de prime abord, cette récompense semble contrevenir aux voeux du cinéaste exprimés plus haut, elle n'en demeure pas moins entièrement méritée, digne laurier dressé à l'un des plus beaux films de la dernière année. Car si ce Yi Yi frappe si juste et émeut en profondeur, s'il atteint cet état de grâce si rarement rencontré de nos jours au cinéma, c'est sans nul doute à travers le mérite immense d'une mise en scène si précise et parfaite qu'elle semble subtilement dissimulée, voire absente. Elle oeuvre pourtant en profondeur, faisant de chaque plan, de chaque scène, un instant de suprême intensité qui ne se conjugue pas avec la fulgurance et l'emportement propres à tout un pan du cinéma asiatique moderne, mais bien avec une tranquille sérénité qui déconcerte autant qu'elle ravit. Une sérénité mais non un apaisement, un état de flottement qui n'exclut pas l'inquiétude, le désarroi, l'errance. Trois heures durant, Yi Yi esquissera la radiographie d'un monde, celui de la famille Jian et de son entourage, à la recherche de repères et de sens. Ce microcosme taiwanais, tiraillé entre tradition et modernité, où chaque individu aspire à sa manière à comprendre et à saisir ce destin qui lui glisse entre les mains, se révèle étonnamment près de nous, nous touche d'autant plus fortement qu'il atteint l'universel et nous interpelle directement.
Résumer un film comme Yi Yi tient de l'impossible, du moins risque-t-on de ne pas rendre justice aux entrelacs d'un scénario extraordinaire si l'on tente de le décrire en quelques lignes. Car l'expérience de Yi Yi, si unique et authentique qu'elle soit, se révèle fort difficile à rendre, tant elle prend la forme d'une rencontre privilégiée qui, effectivement, comme la conversation intime avec un ami, se révèle impossible à communiquer à un tiers tant elle engage quelque chose d'insaisissable. C'est là que travaille Edward Yang, dans ce qui ne peut être rendu que par le cinéma - il dit filmer "parce que cela (lui) évite de parler", ce qui en dit assez sur le pouvoir accordé aux images, pouvoir que l'on sent à l'oeuvre dans Yi Yi - et qui se situe donc au-delà de ce que peut rendre une critique, une description du film, forcément lacunaire et réductrice en regard d'un tel accomplissement. C'est dire l'extraordinaire qualité d'un film qui reste avec nous, qui nous laisse transformé sans que l'on sache mettre le mot sur ce qui est en cause, sur ce qui a agi.
Le récit se déploie avec une simplicité et une économie exemplaires une structure narrative complexe suivant le quotidien d'une demi-douzaine de personnages principaux dont la vie est bouleversée par le coma subit de la grand-mère de la famille. Soudainement confronté à la mort, chaque personnage traversera une période de questionnements et de remises en question qui le place face à sa propre individualité et situation dans le monde. Comme si l'état catatonique de la grand-mère leur offrait ce moment hors du temps pour mieux se regarder en face, plutôt découvrir une autre facette d'eux-mêmes - cette autre moitié de la vérité que tente de photographier le petit Yang-Yang, superbe idée de la nuque des gens comme partie inconnue de notre identité, et métaphore du travail du cinéaste dans la quête de ce petit garçon photographiant ce que l'on ne voit pas, à la recherche de cette partie du moi qui nous échappe.
En cent soixante-treize minutes, Edward Yang mettra en scène l'ensemble des étapes de la vie, de ses moments marquants, ceux que l'on vit en groupe, dans le bonheur, l'allégresse ou la tristesse et la rage, comme ceux que l'on vit seul, profondément seul, face aux doutes, aux regrets, aux envies trahies. Ces étapes, ce seront tour à tour un mariage, un baptême, un enterrement, ou encore la naissance d'un amour, la rupture ou le retour d'un amour de jeunesse, un voyage, voire le fait divers ou une simple discussion. Ce sera aussi l'attention accordée à tous les âges, à toutes les étapes de la vie, de l'enfance à la vieillesse, en passant par la crise de la quarantaine, élément central du film à travers le personnage de NJ, qui se retrouve à la croisée de ses choix sentimentaux et professionnels. Choisissant d'aborder un ensemble de personnages et non le parcours de vie d'un seul, concentrant son récit sur un moment précis mais englobant l'ensemble de l'expérience humaine, Edward Yang prend tout son temps pour explorer les retournements de la psyché de chacun des personnages, explorant les thèmes du recommencement, de l'impuissance, de la fatalité et de la répétition avec minutie mais simplicité. Chaque scène, cadrée à la perfection, laisse toute la place aux acteurs (pour la plupart non professionnels ou débutants, hormis quelques rôles principaux), qui sont tous formidables d'authenticité. Délaissant la mode de la fragmentation, de l'éclatement, de la sophistication et de la virtuosité qu'un tel sujet pouvait facilement convoquer, Yang offre de longs plans-séquences, conserve une structure et une organisation du temps linéaire, s'attarde longuement sur chaque situation, suit un personnage puis le laisse pour se concentrer sur un autre, toujours avec la même économie d'effets, la même lenteur dans l'exposition des situations. Ceci sans longueur ni redites, tant le film y gagne en richesse d'évocation, en détails significatifs, en transcendance surtout.
Le pari d'Edward Yang est entièrement réussi : Yi Yi nous aura fait effleurer, en l'espace de trois heures inoubliables, la vie elle-même. Ce genre de rencontre, au cinéma, relève de l'état de grâce.