Quién puede matar a un nino? (Who Can Kill a Child?)

Narciso Ibanez Serrador

Espagne

1976, 110 minutes

Quelle jubilation de découvrir ce véritable joyau perdu des années soixante-dix. Who Can Kill a Child? s'écoute en écarquillant les yeux et en se pinçant afin de s'assurer que l'on a bien vu ce qui vient de se dérouler devant nos yeux ébahis par une telle audace macabre, qui relève d'une forme de terrorisme artistique sauvage qu'il serait bien difficile de reproduire de nos jours. Voilà un brûlot barbare et implacable, qui installe lentement une atmosphère glauque et oppressante avant de s'imposer comme l'un des meilleurs et des plus marquants films d'horreur de cette époque. Rien de moins. Cette oeuvre était pourtant totalement méconnue avant que Dark Sky ne la rende enfin accessible sous format DVD, dans sa version non censurée. Comment expliquer un tel oubli ayant duré près de trois décennies? Sa dimension subversive et controversée aura scellé son destin pendant près de trente années durant lesquelles le film aura circulé dans des versions amputées de dix à vingt minutes et sous une multitude de titres différents (Island of Death, The Killer's Playground). Autant de préjudices face à une production unique et déstabilisante, tout aussi irrécupérable et saisissante aujourd'hui qu'elle a pu l'être lors de sa sortie.

Le film met en scène un couple de touristes britanniques qui s'aventurent sur une île espagnole recluse lors d'un voyage touristique. À leur arrivée sur les lieux, ils découvrent que les adultes ont mystérieusement disparu du village qui s'y retrouve, tandis que les enfants manifestent un comportement étrange et agressif à leur égard. Bientôt, ils doivent faire face à l'évidence : quelque chose de très inquiétant s'est produit sur cette île, et ils n'y sont pas en sécurité.

Ce qui va suivre relève de l'horreur pure, à mi-chemin entre le cinéma d'exploitation, avec des effets chocs et traumatisants propres au genre, et le thriller psychologique à portée sociale et politique. La particularité du film réside dans son utilisation machiavélique des enfants. Ceux-ci se révèlent de véritables monstres sanguinaires, prêts à supprimer tous les adultes sur leur passage. Les enfants machiavéliques sont un motif récurrent dans le cinéma d'horreur des années soixante et soixante-dix - qu'on pense à Village of the Damned, The Exorcist et The Omen, pour ne nommer qu'eux - mais le film de Narciso Ibanez Serrador pousse la cruauté et le sadisme puérils dans leurs derniers retranchements, en plus de brouiller l'aspect surnaturel de ces autres productions. Exit le satanisme ou la possession qui expliquerait les comportements destructeurs de ces enfants, ouste les effets gothiques et ténébreux; place à l'innommable, à la terreur pure et inexplicable, en pleine lumière, sous un soleil radieux. L'effet n'en est que plus déconcertant, sinon carrément choquant.

Les spectateurs trop sensibles seront donc avisés de se tenir éloignés de cette véritable déflagration immorale qui risque d'offenser un public non averti. Il est vrai que le film cherche en maints endroits à provoquer l'indignation, parfois de manière grotesque, sinon délibérément offensante. Mais ces assauts sordides ont leurs fondements et leur justification, repérables dans l'ouverture du film, qui expose les horreurs de la guerre, les sévices et les injustices vécues par les enfants au fil des époques, ainsi que dans sa conclusion mémorable en forme de bravoure absolue, qui glace littéralement le sang. Au-delà de ses indéniables qualités sur les plans du suspense, de la mise en scène et de l'ingéniosité de son déploiement, Who Can Kill a Child? peut ainsi être interprété comme un virulent plaidoyer en faveur de l'enfance, et une condamnation très sévère des agissements des adultes. Quant à lui, le pur cinéphile se délectera de la dimension référentielle de ce film, qui établit des filiations directes avec The Birds, de Hitchcock, Rosemary's Baby, de Polanski, Lord of the Flies, de Peter Brook, et Night of the Living Dead, de Romero, avec lesquels il partage un formidable pouvoir d'utilisation du médium horrifique afin de nous placer face aux errements funestes de notre monde. En somme, voilà un film incontournable comme on en voit très peu souvent, de la dynamite prête à exploser qui relègue Children of the Corn au rang de sous-produit édulcoré. Stephen King aura manifestement puisé son inspiration dans cette oeuvre cent fois supérieure : vous n'êtes pas prêts d'oublier cette randonnée sauvage et sans la moindre once de compromis, que l'on placera sans hésiter aux côtés de The Wicker Man à titre de film d'exception à l'intelligence perverse. Une trouvaille colossale.

Lotus d'or

Incontournable Travelling Avant

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