Va savoir
Jacques Rivette
2001, 154 minutes
Irremplaçable Rivette, qui se fait ici presque rohmérien... mais qui sait admirablement rester Rivette. Ce "secret et mensonges" feuilletonesque est jubilatoire et délicieux de la première à la dernière de ses 154 minutes - autant dire un court métrage pour le réalisateur de Jeanne la Pucelle, maître de la longueur. Quel plaisir, quelle délectation constante de s'abreuver aux irrésistibles marivaudages concoctés par le cinéaste et les scénaristes Christine Laurent et Pascal Bonitzer. Les mots d'esprit fusent de toutes parts, les dialogues font flèche de tout bois, tout comme les situations à l'apparence (ou à la volonté) semi-improvisée et la fluide mécanique d'un scénario ludique, aussi frais que léger, mais également complexe en ses nombreuses et libres ramifications et sous-intrigues sentimentales, qui empruntent leur matière à l'enquête érudite et à la sophistication philosophico-littéraire (avec Pirandello, Goldoni et Heidegger comme principales figures et univers convoqués), mais aussi aux péripéties à la Louis Feuillade (vol de bijoux, tromperies, dissimulations) et au roman de gare raffiné (les échanges sentimentaux, flirts et divers jeux de séduction incessants).
On a droit, en prime, à une interprétation savoureuse, véritable tour de force de l'équipe de comédiens, tous fabuleux, à commencer bien sûr par l'insolite et inimitable Jeanne Balibar, révélation et âme du film, qui installe le ton unique de Va savoir en ouverture, bientôt appuyée par le jeu tout aussi exceptionnel de l'ensemble des comédiens, Sergio Castellito (génial et tordant), Marianne Basler, Jacques Bonaffé, Hélène de Fougerolles et Bruno Todeschini, tous épatants. Un travail de comédien dont on sent la complicité et le plaisir du jeu, la fragilité aussi, et qui sont tout entiers au service d'un récit à tiroirs amoureux jubilatoire, aux antipodes de la lourdeur empesée et lassante de Secret Défense, son film précédent. Le petit théâtre de Rivette n'a jamais semblé être aussi léger. On le découvre ici sous un registre nouveau, à l'humour très fin. Va savoir est une réussite admirable et hautement passionnante.
Vu au Festival du nouveau cinéma 2001