Un crabe dans la tête
André Turpin
2001, 102 minutes
En 1995, la fulgurance et l'audace formelle de son premier film, Zigrail, avaient révélé le plus prometteur des jeunes cinéastes québécois. Devenu une référence essentielle du cinéma made in Québec des années quatre-vingt-dix, ce film-mutant, à l'esthétique inédite et au parcours initiatique stupéfiant, laissait espérer le meilleur de celui qui a annoncé, lancé et mis en images tout un pan de la "nouvelle vague" actuelle. Mais André Turpin a judicieusement pris son temps : il lui a fallu six ans pour réaliser ce second long métrage, Un crabe dans la tête, superbe comédie dramatique qui confirme aujourd'hui l'immense talent d'un cinéaste rare, apte à conjuguer le collectif et l'individuel, le symbolique et le réel, la légèreté et le sérieux, la sophistication et la simplicité, au sein d'un projet esthétique et narratif fort, ouvert sur de multiples pistes de lecture, mais résolument accessible, agréable et vivifiant. Éléments rassemblés ici avec un bonheur communicatif et un plaisir évident de filmer qui font de ce second opus une indéniable réussite, l'une des plus belles du cinéma québécois récent avec La Moitié gauche du frigo. L'attente suscitée par le pouvoir cinétique de Zigrail se voit ainsi récompensée par un film à la fois différent et en parfaite continuité avec la démarche de l'auteur, film qui fera date dans l'histoire récente du cinéma québécois, qui procure un plaisir certain, plaisir doublé de la découverte d'une nouvelle facette du Turpin en tant que cinéaste, à savoir une étonnante maturité et finesse gagnées dans le propos et l'acuité d'un regard plus que jamais en prise sur l'époque, certes très in et branché, mais nourri des plus profondes et essentielles préoccupations des 18-35 ans.
La quête de l'homo quebecensis fin-vingtaine début-trentaine est de nouveau le point de départ du Crabe dans la tête : une fois de plus, le personnage principal est un (plus si) jeune homme instable, en quête d'identité, tiraillé par la dynamique conflictuelle de la nécessité du rapport aux autres et le besoin d'affirmation de soi, lutte incessante entre la satisfaction de l'ego et la réponse aux attentes d'autrui, dont la figure du rapport amoureux est la pierre angulaire et centrale. Après André et Jules, personnages doubles et frères de Zigrail et du sketch de Cosmos, la nouvelle incarnation des obsessions du cinéaste, Alex, (joué par un David La Haye inspiré et survolté comme jamais, apte à cristalliser un ensemble de subtilités sociales et générationnelles) entreprendra lui aussi une quête identitaire qui a toutes les allures d'une crise et d'une tourmente intérieures, rendue visibles, dans ce cas-ci, par un immense besoin de l'approbation et de l'amour d'autrui, à tout prix, au prix du mensonge, de la duperie et du calque de l'identité de l'interlocuteur. Cet Alex, plongeur-photographe qui parcourt le globe pour mieux fuir la confusion des rapports interpersonnels qu'il a semée autour de lui, victime d'un accident de plongée et ramené à Montréal pour les besoins d'une mystérieuse exposition de photos qu'il aurait prises dans l'Océan Indien, poursuit et complète ce tableau amorcé avec ses deux précédents films, dont il représente une synthèse donnant la nette impression que Turpin a touché avec Un crabe... au plus sensible de ce leitmotiv, et qu'il clôt ici brillamment un cycle qui a fondé et installé son oeuvre. Car il s'agit ici du parcours inversé, littéralement, de Zigrail, où André quitte le Québec et traverse l'Europe pour mieux se trouver et retrouver celle avec et devant qui il doit se définir, après l'intermède ludique et annonciateur de Jules et Fanny, sketch de Cosmos. Dans Un crabe, Alex boucle la boucle, revient au pays natal et doit faire face aux situations inextricables qu'il a lui-mêmes installées, et se confronter, chemin faisant, avec ses propres démons intérieurs. Le temps, évidemment, de semer de nouveau la pagaille autour de lui, foutant le bordel sans s'en rendre compte ni trop le vouloir, jouant au séducteur insouciant, tant en amitié qu'en amour, se plaçant dans des positions intenables, jetant le désordre émotif là où il ne cherche qu'à plaire et être aimé, s'obligeant par le fait même à assumer sa nature et ses gestes, au bout de ce séjour décisif.
Sous ses allures apparentes de comédie ludique et grinçante qui déboule, en première partie, à un rythme d'enfer, avec ses personnages colorés, son humour intelligent et dévastateur, Un crabe dans la tête revisite ainsi les thèmes et l'univers fétiches du cinéaste, avec une plus grande spontanéité et accessibilité, sous des allures plus sympathiques et immédiatement accrocheuses que l'on retrouvait déjà dans le sketch Jules et Fanny. Le propos n'en est pas plus léger pour autant, bien au contraire : il s'est affermi, affiné et approfondi d'étonnante façon, sous l'artifice d'une construction humoristique et sympathique. Celui que l'on considère avant tout comme un brillant fabricant d'images déploie et développe ici un réel talent de satiriste et de scénariste qui confirme son statut d'auteur à part entière, et ce de brillante façon. Car seuls les moins attentifs ne sentiront pas la progressive et subtile évolution du récit d'Un crabe, qui glisse lentement de la comédie frivole et fraîche, légèrement caricaturale, au drame symbolique et métaphorique sans que l'on ne s'en rende trop compte sinon dans le dernier droit du film, qui nous met devant le chemin accompli par un récit beaucoup plus riche et complexe qu'il n'y paraît sous un premier abord. Le gros plan de l'oeil en négatif qui ouvre le film nous avait pourtant avertis : il faut garder toute son attention et noter les moindres détails pour apprécier les délicates variations de ton qui ponctuent Un crabe dans la tête et qui en font une oeuvre admirable, à commencer par les motifs oniriques et métaphoriques employés avec économie et parcimonie par le cinéaste, dont celui, incontournable, du crabe, porteur de signification à plus d'un niveau. Symbole du noeud inextricable de situations qui pèse sur sa conscience, ce petit crabe dévoreur de cerveau représente le fardeau psychologique qui tenaille Alex jusqu'à la rédemption finale, où il se débarrasse, au sens propre, de cet intrus qui l'embarrasse et l'incommode, au sens figuré, de ce qui l'empêche de voir clair, d'une attitude face à la vie et aux autres. Mais le crabe, c'est sûrement aussi Alex lui-même, individu insaisissable et ambigu, aux déplacements latéraux et obliques, toujours fuyant, être d'eau en perpétuel mouvement, mal à l'aise dans la stabilité, à la fois naïf et innocent, mais potentiellement dangereux pour son entourage. Tout le film, sous cette perspective, peut ainsi être envisagé comme une métaphore rêvée d'une descente intérieure - symbolisée par l'occupation de plongeur-photographe - où Alex va extraire le mal - le crabe - qui le ronge, et où la figure du cadavre d'enfant renvoie à sa propre incapacité à vieillir, à muer pour passer à un nouveau stade d'évolution. Pistes intéressantes à plus d'un titre, qui sont très loin d'épuiser les multiples perspectives que le film suggère, à commencer par la question générationnelle et sociale.
Les cinéphiles retrouveront avec une joie immense l'inventivité visuelle et sonore de Turpin, même si la mise en scène, au diapason du propos et du récit, apparaîtra peut-être d'abord plus sage et sereine - plus mode aussi, et en cela elle épouse la personnalité séductrice et caméléon du personnage principal - moins audacieuse et nerveuse que dans Zigrail. Un crabe dans la tête propose pourtant un projet d'un achèvement esthétique qui force l'admiration, lui aussi en parfaite continuité avec le travail et la démarche de Turpin depuis les débuts, mais qui marque une évolution en ce qu'il est moins visible et conscient de ses effets, qu'il utilise encore mais avec, curieusement et simultanément, davantage de maîtrise et de spontanéité. Le soin évident et sensible accordé à l'éclairage naturel, qui rend certaines scènes si justes et prenantes, le souci accordé au cadrage et à la photo, moins virtuose et m'as-tu-vu mais tout aussi magistrale, le découpage parfait des séquences et l'admirable attention accordée à chaque détail visuel en font une oeuvre plus vivante et libre que Maelstrom. La souplesse du Super 16 contribue également à installer un rythme et des ambiances, un style à tout casser, qui place le spectateur en position de complicité, de proximité avec les personnages qui n'en sont que plus attachants. Si l'épure des motifs expérimentaux - toujours présents, par exemple dans le vacillement de l'oeil d'Alex, qui conserve le traitement visuel épileptique qui a fait la marque de Zigrail, et la formidable, inoubliable séquence de dévoilement des photos d'Alex, l'une des plus belles et singulières séquences visuelles de tout le film - témoigne d'un cheminement qui mène son auteur vers une démarche davantage rattachée à un cinéma d'auteur conscient des attentes et des goûts d'un plus large public, en revanche force est d'admettre que le style de Turpin est toujours là, extrêmement affirmé et personnel, et qu'il est inimitable en dépit de tous les recoupements que l'on peut faire avec, exemple maintes fois cité, les films de Denis Villeneuve, dont Turpin est par ailleurs tout aussi tributaire que le réalisateur. On ne pourrait enfin parler d'Un crabe dans la tête sans faire mention de l'interprétation exceptionnelle de l'ensemble des comédiens principaux, Emmanuel Bilodeau, Isabelle Blais, Chantal Giroux, si justes, et surtout bien sûr David La Haye, sur qui repose tout l'équilibre et la réussite du film. Présent, pratiquement, dans chaque image, La Haye révèle véritablement quelque chose d'inédit jusqu'à maintenant dans son travail d'acteur, et il est clair qu'il est en parfaite symbiose avec le projet et la personnalité du cinéaste. Son Alex demeurera un personnage clé du cinéma québécois contemporain, en ce qu'il cristallise un ensemble de phénomènes sociaux et générationnels, parce qu'il est par-dessus formidablement complexe, sympathique et pathétique, irrésistible et repoussant, comique et tragique. Que le comédien ait su s'imprégner à ce point de l'air du temps et composer une figure si attachante achève de faire d'Un crabe dans la tête le film marquant et important que l'on espérait.