Tout est parfait
Yves-Christian Fournier
2008, 118 minutes
Un accueil critique dithyrambique et un véritable concert d'éloges ont accompagné l'arrivée du premier long métrage de Yves-Christian Fournier, et ce, avant même sa sortie en salle. Un appui mérité, car il s'agit d'un film qui, manifestement, survient à point nommé. Le jeune cinéaste et son scénariste, le romancier Guillaume Vigneault, ont eu le courage d'aborder un sujet social tabou - le suicide et le mal de vivre chez les adolescents - avec une franchise et une sincérité admirables. Évitant les pièges du reportage sensationnaliste et du misérabilisme mélodramatique, le tandem a opté pour une approche au confluent d'un réalisme cinglant - exposant la dure vérité, sans mièvrerie ni romantisme - et d'une esthétique poétique et contemplative traversée d'éclats de fulgurance. Des choix judicieux, porteurs d'émotions et de très beaux moments de cinéma. Avec de telles qualités et une audace peu commune, Tout est parfait a tout du film que l'on souhaite aimer et défendre. Pourtant, je dois avouer que je ne partage pas entièrement l'engouement de la majorité des commentateurs, en raison des nombreuses imperfections qui entachent l'expérience.
L'ouverture est brutale, et donne froid dans le dos : d'entrée de jeu, les créateurs du film nous placent devant l'horreur du geste, et face à l'impuissance et à l'incompréhension qui s'ensuivent. Le coeur du récit sera Josh (Maxime Dumontier, dont l'interprétation est exceptionnelle et prenante), un adolescent confronté à la violente disparition de ses amis, qui se sont enlevés la vie. L'apprentissage du deuil et les douloureux souvenirs qui surgissent ponctueront désormais son quotidien, dans une petite ville industrielle sans âme où il promène nonchalamment sa détresse et où il tente de survivre, en compagnie de Mia (Chloé Bourgeois, dans un rôle plutôt monolithique et insuffisamment développé). Mais Josh se claquemure dans son silence, incapable d'exprimer ce qu'il ressent, et sa colère se catalyse dans une série de comportements autodestructeurs.
Tout est parfait regorge de scènes fortes et trouve souvent le ton juste afin d'évoquer le désarroi et le malaise existentiel de son personnage principal. Yves-Christian Fournier fait déjà preuve d'un grand potentiel de cinéaste : il sait doser les éléments dramatiques, tout en n'ayant pas peur de montrer des situations extrêmement difficiles, et ce, avec du style à revendre. Les acteurs sont excellents, mais c'est la mise en scène qui impressionne le plus, avec sa dimension atmosphérique, son sens de l'évocation et son attention aux détails significatifs. Un peu comme si le cinéaste lui-même cherchait à extirper Josh de l'accablement provoqué par la banalité, l'aliénation, la rage et la tristesse. La richesse visuelle du film mise sur un montage inspiré ainsi que sur le remarquable travail de Sara Mishara. Celle-ci s'impose comme une directrice photo de grand talent - son apport était tout aussi essentiel à la réussite de Continental, un film sans fusil - et à de nombreuses reprises, on ne peut qu'être ébloui par la beauté des plans, par l'expressivité des cadrages et par la sensibilité qui s'en dégage.
Devant d'aussi indéniables qualités, on regrettera certains partis pris qui nuisent à la cohésion d'ensemble et qui réduisent la portée du film. En particulier du côté du scénario, tout entier construit autour d'un choix narratif discutable, qui prend le spectateur en otage et qui fait en sorte que le suicide est approché en creux, et non de manière directe et centrale, ce que revendiquent pourtant ses créateurs. C'est là que réside la plus grande déception, car la volonté d'authenticité et la détermination exemplaire à affronter cette terrible réalité se heurtent à ce choix décisif qui paralyse le récit et qui donne l'impression que l'on tourne sans cesse autour du sujet, sans jamais y plonger vraiment. La durée du film le dessert également : plusieurs scènes auraient pu être supprimées sans difficulté, ce qui aurait permis de resserrer le récit et d'éviter ce glissement continuel d'un registre à un autre, brisant le rythme et la respiration à de multiples reprises. Tiraillé entre les envolées hypnotiques et la distanciation méditative à la Gus Van Sant, la crudité et l'hyperréalisme virulent du portrait d'une jeunesse insouciante et je-m'en-foutiste façon Larry Clark - sexualité, violence et dérives psychotropes à l'appui - et le film pour adolescents (hormis le personnage remarquablement interprété par Normand d'Amour, les adultes sont peu présents et leurs traits à peine esquissés), Yves-Christian Fournier ratisse trop de territoires à la fois, ce qui dilue l'impact de cette oeuvre foisonnante, maintes fois passionnante, mais inégale.
Malgré ces imperfections - renforçant l'ironie du titre - Tout est parfait propose un regard inédit au sein du cinéma québécois, et atteste d'une véritable démarche cinématographique, humaine et sensible, dégagée de la torpeur télévisuelle et de la dictature du divertissement. C'est déjà beaucoup pour un premier film frondeur et téméraire, vivifiant dans sa traversée du désert, attentif à extraire la lumière de la noirceur insondable qu'il soulève, le temps de quelques moments de grâce bouleversants.