Tony Takitani
Jun Ichikawa
2004, 75 minutes
Ce superbe film japonais tout en finesse est passé complètement inaperçu en nos contrées. Chose particulièrement regrettable, tant cette oeuvre pudique et émouvante constitue un remarquable et unique exemple de réussite d'une adaptation littéraire sur grand écran. Dans ce cas-ci, la prose du romancier nippon Haruki Murakami prend littéralement vie, grâce à la réalisation attentive et inspirée de Jun Ichikawa, qui propose un style poétique et contemplatif empreint de retenue et de dépouillement, néanmoins gracieux et expressif. Le film mise sur de brillantes idées de mise en scène - travellings latéraux lors de l'enchaînement des scènes, donnant l'impression de tourner une page, interventions distanciées soudainement effectuées par les personnages principaux devenus narrateurs, interprétation de plusieurs personnages par les mêmes acteurs - ainsi que sur une très belle narration en voix off. Ichikawa transpose ainsi d'une manière toute naturelle l'univers mélancolique de l'auteur, qu'il aura su rendre dans ses moindres détails.
Le récit présente la vie de Tony Takitani, dessinateur et fils de jazzman qui mène une vie extrêmement solitaire et dénuée d'émotions, jusqu'au jour où il rencontre Eiko, une jeune femme élégante et une consommatrice effrénée de vêtements de designers. À partir de là, son destin aux apparences banales sera transformé. Et si de nombreuses péripéties ponctueront ensuite la vie de cet être sans histoire, le film repose avant tout sur des ambiances, des impressions et une atmosphère qui en assurent toute la réussite. Sur le plan visuel, le film est soigné, l'inventivité des cadrages étant appuyée par une splendide direction photo aux couleurs froides ainsi que par un excellent sens du montage - en soixante-quinze minutes, dont aucune n'est de trop, le film d'Ichikawa est une véritable leçon d'économie narrative et d'une utilisation judicieuse de l'ellipse.
Mentionnons également la magnifique interprétation d'Issei Ogata dans le rôle titre (découvert dans Le Soleil, d'Alexandre Sokourov, où il jouait l'Empereur Hiro Hito), un acteur épatant qui donne une grande part d'humanité au personnage principal, ainsi que celle de l'actrice Rie Miyazawa, dont la présence énigmatique hante la deuxième partie du film. Soulignons enfin la musique extrêmement prenante de Ryuichi Sakamoto, qui offre ici une partition minimaliste au piano, en parfait accord avec le ton du film. Tony Takitani est une oeuvre d'épure, une brillante méditation sur la solitude et sur le sentiment de perte, qui plaira grandement aux passionnés de littérature, qui ne pourront que constater la richesse de cette oeuvre ainsi que la qualité de cette adaptation. Au sortir de ce film d'une beauté triste et funèbre, on n'a qu'une seule envie : lire la nouvelle dont le film est tiré.