Toi

François Delisle

Canada

2007, 87 minutes

Sur un fond noir, dénué de tout environnement sonore, trois lettres s'impriment sèchement : TOI. Puis, les premières images sèment l'inconfort : elle (Anne-Marie Cadieux) et lui (Marc Béland) copulent, violemment. Ce n'est ni élégant, ni émoustillant, la caméra adoptant une posture frontale voyeuriste et directe. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'on ne se sent pas tout à fait à l'aise devant une première scène aussi crue, assénée sans délicatesse au visage du spectateur. Et on se dit : enfin, un film québécois qui ose et qui dérange.

En cette ère de divertissements préfabriqués pour consommateurs confortables et endormis, Toi est un formidable pavé dans la mare consensuelle du cinéma québécois. Un film de chair, de sueur et de larmes. Pour paraphraser Jean Leloup : les gens aiment bien quand ça fait mal, et y'a pas de mal à se faire du bien. Et avec ce troublant et déroutant long métrage de François Delisle, qui fouille dans les tréfonds du mal-être d'un être en déroute émotive totale, on a indéniablement mal avec ses protagonistes en détresse. Mais dieu que ça fait du bien.

Anne-Marie Cadieux incarne la figure centrale de ce récit cinglant qui bouscule nos repères moraux et cinématographiques. Elle est Michèle, une femme menant une double vie. D'un côté, elle est mère d'un jeune garçon et la compagne de vie de celui qui est aussi son partenaire d'affaires (Laurent Lucas, toujours aussi excellent). De l'autre, elle entretient une liaison secrète, passionnée et fougueuse avec un musicien (Marc Béland, impeccable). Déchirée entre ces deux pôles, au carrefour de sa vie adulte, Michèle est également en proie à des tourments intérieurs qui la tenaillent. Un vide qui se révèle aussi abyssal qu'inexplicable. Elle décide de quitter son mari et son fils pour rejoindre son amant. C'est le début d'une spirale destructrice qui révèle un profond mal de vivre, et qui entraînera tous ses proches dans son chaos.

Il est rare qu'un film québécois explore des zones aussi inconfortables. Et François Delisle relève le pari avec une détermination et une rigueur qui forcent l'admiration. À travers cette quête d'absolu d'un personnage à la dérive, qu'il évite judicieusement de juger ou d'analyser, le cinéaste révèle la faille qui sommeille en chacun de nous, et qui est dévoilée ici sous des airs d'une noirceur étouffante, nihiliste. D'abord explorée sous l'angle du sexe et de la passion amoureuse dévorante, qui est un motif convenu de ce type de parcours destructeur (on pense notamment au Coeur au poing, de Charles Binamé, qui avait succombé aux pièges de la complaisance racoleuse avec un sujet quelque peu semblable), la quête de Michèle dévie en cours de route, et bifurque en une série de va-et-vient, d'hésitations et de revirements autour de ses proches, qu'elle cherche à fuir et à retrouver à la fois, ce qui témoigne de la perte totale de repères qui s'opère en elle. À la fois choqué et ému par cette femme qui se perd et se décompose sous ses yeux, le spectateur est plongé dans une panoplie de sentiments contradictoires, reflets de la complexité du portrait et des situations que Delisle met en scène avec un sens de l'immédiateté viscérale d'une grande justesse.

Toi, c'est aussi, en son coeur même, une performance d'actrice renversante. Anne-Marie Cadieux, devenue l'égérie du cinéaste depuis Le Bonheur est une chanson triste, s'y donne corps et âme. Elle porte le film sur ses épaules. On connaissait déjà toute l'étendue de son talent, mais elle trouve très certainement ici l'un des rôles culminants de sa carrière, où elle plonge dans un registre de vulnérabilité et de mise à nu que peu d'actrices oseraient explorer avec un tel abandon. Marc Béland et Laurent Lucas sont eux aussi excellents et défendent des rôles substantiels et complexes. On soulignera aussi la force de frappe de la mise en scène, crue et directe, en parfait accord avec son sujet, dont le style évoque beaucoup plus des affinités européennes (Patrice Chéreau, le cinéma danois, notamment) que québécoises. Aussi, on pardonnera quelques fautes de goûts et des choix parfois discutables (notamment les pièces musicales d'Ève Cournoyer, parfois en porte-à-faux avec l'ambiance du film), tant ces accrocs sont mineurs en regard de la force de frappe de ce film.

Il y a fort à parier que de nombreux spectateurs seront rebutés ou désarçonnés par ce regard radical et dénué de complaisance, qui fait face avec témérité à certains des aspects les plus déroutants de la nature humaine. Toi est une aventure courageuse, audacieuse et implacable, comme on en voit trop peu souvent sur nos écrans.

 

 

 

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