Thomas est amoureux
Pierre-Paul Renders
2000, 97 minutes
Première oeuvre à la fois ludique et grave, un brin expérimentale et conceptuelle, Thomas est amoureux est un exercice d'anticipation vaguement inspiré du 1984 de George Orwell, mais revu et corrigé sous l'angle du cyberespace et des nouvelles technologies de communication. Un pari difficile et périlleux, qui mise du début à la fin sur un choix esthétique un peu casse-gueule : la caméra subjective et le plan frontal, ici au service d'une fascinante fiction qui porte sur la déshumanisation des rapports entre individus à l'ère du triomphe informatique. Aidé à l'écriture par Philippe Blasband, révélé par le scénario d'Une liaison pornographique, le cinéaste Pierre-Paul Renders signe une fable fantaisiste mais amère qui aborde avec franchise et intelligence les nouvelles formes de l'incommunicabilité moderne.
Nous sommes dans un futur pas très éloigné du moment présent. Thomas, jeune trentaine, souffre d'agoraphobie aiguë. Il n'a pas quitté son appartement depuis huit ans, et ses seuls contacts avec l'extérieur se font par l'entremise du visiophone, équivalent sophistiqué de la webcam. Coupé de la réalité, condamné à établir des contacts et des rapports humains virtuels, il communique par écran interposé avec sa mère, son psy, sa compagnie d'assurances et Clara, hôtesse en animation 3D qui assouvit ses besoins cybersexuels. Lorsqu'on lui impose, pour des motifs thérapeutiques, la fréquentation d'une agence de rencontres où il pourra trouver l'âme soeur, sa vie sera chamboulée par la "rencontre virtuelle" de Mélodie puis d'une prostituée avec lesquelles il va développer une curieuse et singulière forme d'intimité.
Tout entier construit en creux autour du personnage central de Thomas, dont la caméra subjective épouse le regard et que l'on ne verra donc jamais, le film de Pierre-Paul Renders met en scène un dispositif voyeuriste qui place le spectateur dans la peau de cet agoraphobe cloîtré devant son écran. Mise en abîme perfide dont on comprend rapidement l'aspect allusif clairement adressé au spectateur, placé devant sa propre passivité voyeuriste (l'identification obligatoire, de par la structure du film, au personnage de Thomas, ne saurait nous tromper). Stratagème habile, complètement assumé par le cinéaste qui ne trahira jamais cette formidable idée-moteur du film, et qui en fait toute la singulière originalité. L'exemple récent qui se rapproche le plus de Thomas est amoureux est sans doute La Femme défendue de Philippe Harel, à la différence duquel le film de Renders exclut la mobilité et les déplacements accompagnant les personnages, puisque le point de vue de Thomas (et par conséquent, du spectateur), de par sa pathologie chronique, ne quittera jamais sa chambre, plus précisément encore son écran. Cette remarquable idée scénaristique, qui pousse à bout la logique perverse du cinéma lui-même, acte voyeuriste, passif et solitaire par excellence, semble reconduire de façon à la fois métaphorique et morale le concept de Rear Window de Hitchcock, dont Thomas est amoureux reprend la dialectique contrôle-impuissance de celui qui contemple.
La réussite exemplaire de ce film tient en la parfaite harmonisation du propos, du récit et de l'aspect formel privilégié par le cinéaste. D'abord le scénario de Philippe Blasband se révèle, une fois de plus, étonnamment riche en personnages complexes et fuyants, en particulier des personnages féminins solides et bien campés. Les thèmes du désarroi amoureux, de la difficulté à faire coïncider sentiments et désirs sexuels poursuivent sur la voie tracée par Une liaison pronographique, ici cristallisés dans l'utilisation des nouvelles technologies, qui accentuent le fossé entre les individus et contribuent à la déshumanisation des rapports intimes. Mais là où un Wayne Wang échouait complètement à rendre compte de cette donnée actuelle, dont la somme des enjeux est encore difficilement saisissable, dans The Center of the World, Renders et Blasband transposent de manière fictionnelle cette donnée dans une sorte d'univers de science-fiction décalée, juste assez près de l'aujourd'hui pour être crédible, et juste assez éclaté au niveau des vêtements, des coiffures et de la décoration des espaces intérieurs pour transporter dans un ailleurs un peu flyé, un peu emprunté au kitsch coloré et tape-à-l'oeil des années 60 et 70, avec un brin de futurisme toc façon Orange mécanique. Ainsi ces couleurs saturées et vives et ces maquillages corporels, même sur les visages des personnages, ainsi que les objets inusités qui agissent comme contrepoints et repères atténuant le choc de l'identification à la proche réalité des communications Internet dont Thomas est amoureux n'est qu'une variante et une extrapolation métaphoriques à peine amplifiées.
Bien sûr, fidèle à la tradition belge de l'humour décapant, Thomas est amoureux a ses moments drôles et cinglants. Mais Blasband et Renders dosent admirablement la donnée humoristique, privilégiant un ton déconcertant qui nous fait sans cesse sentir le malaise et l'impossibilité de rompre les distances et le carcan des rôles et masques sociaux qui catégorisent et qui dépersonnalisent tous les individus en cause. Il en résulte un film véritablement novateur, qui nous convie à une expérience formelle accomplie doublée d'une critique sociale très en prise sur son temps. Décidément, le cinéma belge n'a pas fini de nous étonner. Voilà un pays dont la cinématographie, modeste et quantitativement restreinte, représente un exemple de diversité, d'originalité et d'audace que le cinéma québécois devrait rapidement adopter comme modèle de différence au lieu de calquer misérablement ses velléités commerciales sur le géant américain. Thomas est amoureux reprend de brillante façon là où Ma vie en rose et Les Convoyeurs attendent nous avaient laissés, dans un imaginaire délirant qui sait aborder sans moralisme appuyé des problématiques sociales actuelles.