The Yards
James Gray
2000, 115 minutes
Film magistral, impeccable de la première à la dernière scène qui font boucle, The Yards est un sérieux candidat pour le meilleur film américain de l'année. Avec son deuxième long métrage, le début trentaine à peine entamé, James Gray confirme, six ans après le choc fulgurant de Little Odessa, qu'il est l'un des meilleurs cinéastes américains de l'heure. Avec ce The Yards dense et tragique, funèbre et implacable, filmé de main de maître, il entre dans les ligues majeures des véritables artistes du grand écran.
"Je veux redevenir un citoyen productif"
Filmé dans la grande tradition des grandes oeuvres du film de gangsters américain (on sent très présent l'héritage du Godfather de Coppola), The Yards trace un portrait complexe qui juxtapose trois niveaux de récit : tragédie familiale, étude sur la corruption des affaires municipales et retombées d'un fait divers criminel. Sans lourdeur, à travers l'épure d'un scénario solide qui ne bifurque ni ne s'égare jamais, toujours tourné vers des scènes nécessaires et essentielles, à très forte teneur dramatique, James Gray organise une grande messe funèbre qui ne tombe jamais dans les pièges obligés du genre : ni pathos, ni mélo, ni excès, mais une admirable organisation du récit, de l'espace filmique et du resserrement des thématiques abordées. Thématiques qui sont le prolongement direct de Little Odessa : l'impossible (mais sans cesse recherchée) rédemption de l'individu dans un monde hostile, attachement et dette envers la figure maternelle, fatalité de l'héritage familial et social qui mène au crime et au tragique, poids des valeurs morales et sociales (l'argent, le travail) et clivages d'une société régie par l'hypocrisie et l'opportunisme. Aucune lourdeur démonstrative dans cela toutefois : Gray, en véritable artiste, concentre son attention sur les moments intimes et les aléas psychologiques de ses personnages pris dans un étau de plus en plus étouffant.
Symphonie du tragique en mode intime (l'importance des scènes de chambre, en portes closes, le quasi-murmure des paroles des protagonistes apportent toute l'atmosphère dramatique singulière du film), The Yards risque également des incursions dans le film de genre (le film noir, le film de gangsters revisité sous l'angle des conflits, les rivalités et les guerres politiques, ici sur le plan municipal) et la fresque sociale (dévoilement audacieux de la corruption institutionnalisée, qui happe tout un chacun, de la police complice aux élus municipaux en passant par les compagnies privées). Pari entièrement relevé, car le film s'impose comme une tragédie fidèle aux traditions du film noir, mais rehaussée de dimensions sociales et politiques. Gray filme cette oeuvre au noir sans manichéisme ni jugement moral, exposant les ambiguïtés, les trahisons et les dilemmes moraux de tous les personnages, dont aucun n'est exempt de reproches ou de secrets. Toute la force de cette peinture impitoyable de milieu et de vie familiale est là, dans la complexité des liens et sentiments de tous les acteurs liés à ce drame à la logique implacable, rigoureuse et douloureuse pour tous, sans exception.
Un peintre au cinéma
Extrêmement accompli et riche au niveau de l'écriture, des dialogues, des thèmes et des sujets abordés, The Yards est également une splendide fresque picturale, dont le travail sur la direction artistique et photographique, les jeux d'ombre et de lumière et l'enchaînement des images est d'une perfection technique et d'une sensibilité artistique indéniables. Arrivé au cinéma avec une formation et un talent de peintre, James Gray transpose l'exigence et la sensibilité de l'art pictural sur écran avec un résultat fascinant. Ainsi, pour The Yards, Gray s'est inspiré de plusieurs peintres dont il retraduit le style sur écran : des peintres maîtres en atmosphères comme Georges de la Tour, influence décisive sur la dimension noire et les superbes clairs-obscurs du film, mais aussi l'influence du Caravage, de James Whistler et de Edward Hopper, pour n'en nommer que quelques-uns.
Cette ascendance picturale, loin de peser sur le film, s'y inscrit avec une aisance et une simplicité qui la rendent d'autant plus intéressante qu'elle n'est jamais affichée ou appuyée. Et en authentique cinéaste, Gray inscrit son travail filmique dans The Yards au coeur d'une lignée et d'une tradition cinématographique qui font de lui un continuateur et un digne héritier des plus grands. Gray cite notamment l'influence de On the Water Front de Elia Kazan et Rocco et ses frères de Luchino Visconti, autre grande tragédie familiale, qu'il dit avoir présenté aux acteurs du film pour les inspirer et leur montrer la tonalité recherchée.
The Yards, c'est aussi une musique formidablement achevée de Howard Shore (collaborateur fidèle de David Cronenberg), musique symphonique discrète, sans éclat, mais à l'émotion recherchée et prenante. Musique très près de Arvo Part et en parfait accord avec la sensibilité de Gray et l'atmosphère de The Yards, élément crucial qui rehausse la charge émotive du film d'un cran.
"Moins les acteurs en font, plus le film devient intéressant"
James Gray, en plus d'être un admirable styliste, est aussi un directeur d'acteurs accompli. Et il fait des merveilles avec un casting impressionnant et éclectique fort de la confrontation de deux générations d'acteurs : la relève, avec Mark Walhberg, Joaquin Phoenix et Charlize Theron, et les doyens, avec James Caan, Ellen Burstyn et Faye Dunaway. Ce n'est pas un hasard si ces six acteurs au registre et à la carrière si différents soient tous ici, à tous points de vue et dans chaque scène, d'une justesse de ton, d'une profondeur et d'une authenticité incroyables. On connaissait le talent de Mark Wahlberg et de Joaquin Phoenix : le premier, depuis quelque temps déjà détaché de son passé peu reluisant de boys band notamment avec son travail dans Boogie Nights, le second, acteur montant qui a déjà la cote même dans des films grand public (Gladiator). Mais jamais on ne les avait vus jouer aussi bien et avec autant d'énergie retenue. À commencer par Wahlberg, sur qui repose une grande partie de la force du film : il offre une interprétation étonnante de retenue et de sobriété, très intérieure, viscérale mais jamais démonstrative. Il compose un personnage écrasé par le fardeau du legs familial et la fatalité de son milieu, qui se débat comme un pantin dans une tragédie nouée par une inextricable deus ex machina. Du grand travail d'acteur, qui rend son personnage crédible et touchant. Joaquin Phoenix est tout aussi impressionnant et transporté par son rôle de magouilleur dépassé par les événements. Même Charlize Theron, tour à tour sculpturale et démunie, est étonnamment juste et forte.
C'est dire toute la singularité et l'intelligence du travail de direction d'acteur chez James Gray. Habile à aller chercher le meilleur chez de jeunes acteurs (comme il l'avait fait avec Tim Roth et Edward Furlong dans Little Odessa), il est tout aussi à l'aise avec de vieux pros, capable d'aller chercher chez ces habitués une nouvelle palette de jeu. Il donne ainsi à James Caan l'occasion de relancer sa carrière avec un rôle complexe et nuancé, en homme d'affaires tiraillé entre la corruption municipale, la concurrence et les impératifs familiaux, un James Caan en très grande forme qui s'intègre parfaitement au sein de l'univers de James Gray. Même chose pour Ellen Burstyn et Faye Dunaway, dans des rôles maternels peu conventionnels qu'ils défendent avec beaucoup de conviction. Gray, en peintre de formation qu'il est, connaît l'importance, la valeur et la portée des regards, des gestes. Et les regards, sourires et paroles de chacun de ses acteurs dans The Yards est mû par une émotion et une profondeur hors du commun, qui font de ce film une véritable tragédie. "Moins les acteurs en font, plus le film devient intéressant" dit le réalisateur (Première, no 284). The Yards illustre parfaitement cette manière de voir.
James Gray, c'est deux grands films, Little Odessa, l'un des meilleurs films américains des années 90, et maintenant cet inoubliable The Yards, deux films essentiels de l'histoire récente du cinéma américain, deux films sans concession au marché du cinéma et à ses lois d'épicier. Tel un artiste peintre, Gray, en l'espace de deux films seulement, à l'aube d'une carrière immensément prometteuse, a esquissé les premières lignes d'une oeuvre authentique et forte, au confluent de la tradition et de l'avenir du cinéma d'auteur américain.