The War Zone
Tim Roth
1999, 115 minutes
Quelque part dans un coin reculé du Devon en Angleterre, vit une famille en apparence équilibrée, récemment déménagée de Londres. Un couple, déjà parents d'un fils, Tom, et d'une fille, Jessie, tous deux adolescents, attend la venue d'un nouvel enfant. Tom, jeune garçon curieux et taciturne, un peu replié sur lui-même, découvre un jour par accident, au moment même ou il sent monter en lui ses premiers désirs, un secret familial jusque-là habilement dissimulé : la relation incestueuse entre Jessie et son père. Profondément bouleversé, Tom vit cette révélation avec dégoût et colère, et les relations entre les membres de la famille en seront à jamais bouleversées.
Quelle claque. Avec ce premier film, Tim Roth signe une oeuvre sombre et désespérée, irréprochable de bout en bout, une oeuvre insoutenable tant par le sujet qu'elle aborde (l'inceste) que par la manière dont il est représenté. Et par miracle, il évite toute complaisance, grâce à un scénario à la construction rigoureuse, nous menant progressivement au bord du précipice. The War Zone repose sur une direction artistique en accord entier avec le propos, faite de clairs-obscurs, de teintes sombres, forte d'une direction photo magistrale, à l'atmosphère digne d'un Mike Leigh, et est porté par des acteurs époustouflants d'authenticité, dirigés avec maestria, le tout appuyé par une musique d'une mélancolique insistante.
Après deux visionnements de ce film, une fois le choc de la première expérience passé, je mesure encore davantage l'incroyable cohérence et la formidable charge émotive de ce film. Chaque plan, chaque séquence, chaque déplacement et chaque dialogue semble à sa place, et le tout est à la fois plein de retenue (avec une quantité de choses laissées inexpliquées ou suggérées) et odieusement explicite. Avec l'impitoyable gravité de son sujet, abordé avec une franchise qui pourra en choquer certains, The War Zone est bouleversant. On appréciait beaucoup Tim Roth pour ses prestations inoubliables dans Reservoir Dogs de Tarantino et Little Odessa de James Gray, il impressionne encore davantage pour ses débuts derrière la caméra, avec ce film qui semble l'oeuvre d'un maître cinéaste chevronné. La parenté avec James Gray est indéniable, l'influence du cinéma britannique actuel aussi (Ken Loach, Mike Leigh), mais The War Zone vole de ses propres ailes, délesté de ses influences et porté par un souffle rageur et un désespoir de vivre tonifiants et uniques.
On sort de ce film complètement épuisé, ravi d'avoir vécu un vrai moment de cinéma, hanté par les paysages rocailleux du Devon, de la mer aussi impitoyable que la vie de cette petite famille en apparence sans histoire, dont l'histoire révèle pourtant un drame aux résonances brutales, impitoyables. The War Zone porte bien son titre. De la maison d'apparence si solide et droite, métaphore de l'étouffement et de la réclusion névrotique familiale, aux portes du bunker évocateur, ce lieu isolé d'où émergent drames, combats et situations impardonnables, la famille est le lieu de la guerre et de tous les conflits. Tous les acteurs, à commencer par ces jeunes non professionnels inoubliables dans les rôles de Tom et de Jessie, sont dirigés avec maestria. Ray Winstone, en père incestueux confondant de complexité, et Tilda Swinton, en mère à la fois si près et si loin de ses enfants et de la terrible vérité de ces relations familiales secrètes, sont époustouflants de retenue, de justesse, de réalisme. The War Zone pourrait aussi s'intituler la fin de l'innocence, et son ton désespéré et glacial nous atteint en plein coeur. Avec ce film courageux et éminemment personnel, Tim Roth a orchestré un époustouflant baptême cinématographique.