There Will Be Blood
Original Music by Jonny Greenwood
Nonesuch (2007)
La collaboration annoncée entre le cinéaste Paul Thomas Anderson et le guitariste de Radiohead, Jonny Greenwood, était riche de promesses, tant pour les cinéphiles que pour les mélomanes. Mais nul ne pouvait s'attendre à pareil résultat : une ambitieuse fresque musicale pour orchestre à cordes qui est tout simplement grandiose, monumentale. Exit les chansons rock et électro auxquelles le musicien a été associé jusqu'à maintenant : cette musique d'une densité étourdissante est aussi éloignée qu'elle puisse être de l'idiome pop. Poursuivant le travail qu'il a amorcé dans le cadre du programme "Composers in Residence" de l'orchestre de la BBC, Greenwood a rédigé une partition épique et magistrale pour trio, quatuor et orchestre, qui s'impose dans toute sa splendeur lugubre et emportée dès la première écoute, et qui ne fait que gagner en pouvoir d'évocation par la suite. En onze pièces redoutables d'intensité, se déployant avec une richesse et une complexité foudroyantes, Greenwood ratisse un formidable spectre d'émotions évoquant la personnalité torturée et manipulatrice du personnage de Daniel Plainview, de la pure terreur à la tristesse et la rage, en passant par l'accablement, le désespoir, l'ambition, la furie, la démesure, le doute, l'obsession, l'orgueil et la folie. L'atmosphère déliquescente qui enveloppe l'auditeur est certes d'une noirceur totale, implacable et déchirante, mais elle comporte également de délicieux moments de lyrisme emporté et d'émotions à fleur de peau (en particulier les pièces 3, "Prospectors Arrive", avec son piano lancinant, et la pièce 7, "Oil"), ainsi que quelques élans rythmiques jubilatoires (dans la pièce 2, "Future Markets", et surtout la pièce 8, "Proven Lands", qui constitue l'un des moments musicaux les plus jouissifs et virtuoses de la composition). En d'autres endroits, nous sommes littéralement plongés dans un univers menaçant, d'une profondeur insondable, avec d'époustouflantes réminiscences d'oeuvres de Béla Bartók ou de Henrik Górecki. De violentes saillies de violons stridents et de sinistres moments dissonants se déploient dans une forme de majestueuse décadence illustrant les tourments des protagonistes, et évoquant les recoins les plus sombres de l'âme humaine, avec une acuité donnant la chair de poule. Cette oeuvre colossale, pure au point d'en être aride pour des oreilles non habituées à une telle exigence, se mesure à l'héritage des plus grands compositeurs modernes, et y parvient brillamment. Un accomplissement extraordinaire, où l'on peut discerner de nombreuses filiations avec l'emploi de la musique dans The Shining, de Stanley Kubrick, et qui érige Jonny Greenwood à titre de compositeur exceptionnel, tout en faisant écho de splendide manière au prodigieux travail de Paul Thomas Anderson sur le plan de la mise en scène, de l'écriture et de la direction d'acteurs. Il est rare que tous ces éléments, musique comprise, soient menés à un tel degré de force et d'achèvement. Cela s'appelle un chef-d'oeuvre, et There Will Be Blood en est un, aucun doute pour nous à ce sujet.
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