There Will Be Blood
Paul Thomas Anderson
2007, 158 minutes
Certains films défient l'acte même d'écrire une critique à leur sujet, tant ils sont imposants, gigantesques, renversants. There Will Be Blood est de cette trempe. Le cinquième long métrage de Paul Thomas Anderson s'impose comme un accomplissement immense et exceptionnel. Une oeuvre aussi achevée, d'une telle envergure et d'une telle force d'évocation, on en voit quelques-unes, tout au plus, au cours d'une décennie. C'est dire l'enthousiasme - total, sans la moindre réserve - qui s'empare de nous devant ce monument colossal, véritable chef-d'oeuvre de mise en scène démiurgique à placer aux côtés de Citizen Kane et de l'oeuvre de Stanley Kubrick, devenu le parrain cinématographique d'Anderson, dont le spectre hante de nombreux plans de cette épopée apocalyptique racontant l'ascension de Daniel Plainview, prospecteur pétrolier opportuniste et mégalomane du début du siècle, incarné avec une intensité pétrifiante par Daniel Day-Lewis, dans une performance anthologique qui lui méritera une place au panthéon du septième art.
Le titre - mémorable, agissant comme une prophétie - annonce d'emblée les couleurs de cette fresque magistrale. Il y aura du sang, cela ne fait aucun doute, tout au long de cette route tortueuse où la réussite prendra la forme d'un rouleau compresseur impitoyable et destructeur, qui n'épargnera ni les hommes, ni les enfants, ni les paysages, transformés en vulgaires objets au service de la cupidité d'un vampire suçant littéralement sa gloire et son profit à même le sol. Des entrailles de la terre jaillira le liquide noir, à grands flots opaques se répandant comme une ombre sur la plaine qu'il s'approprie sans vergogne. L'écoulement du pétrole sera l'incarnation tangible et lugubre de la quête démentielle d'un homme charismatique, ambitieux et calculateur, bientôt confronté à un rival tout aussi manipulateur en la personne de Eli Sunday (Paul Dano, possédé et fiévreux dans un rôle flamboyant et fascinant), un jeune pasteur exalté exerçant un contrôle spirituel sur sa communauté. Le choc tellurique causé par les velléités conquérantes de l'un et par la vanité spirituelle et démagogique de l'autre se transformera en une dissection des principaux fondements de l'Amérique - le culte du profit et la religion - scrutés à l'état de mythes fondateurs. L'or noir et la foi : aveuglements matériel et spirituel conduisant tous deux à la déroute totale, dans une spirale vertigineuse aux allures de descente aux enfers, où toute tentative de rédemption sera vaine.
De son ouverture menaçante et quasi abstraite évoquant 2001: A Space Odyssey jusqu'à son dénouement jubilatoire et grandguignolesque qui peut être interprété comme un hommage éblouissant à A Clockwork Orange, Paul Thomas Anderson décrira patiemment le parcours dévastateur d'un homme prêt à tout pour parvenir à ses fins et assurer sa victoire face à l'adversité, au prix de lourds ravages psychologiques, physiques et mentaux dont tous seront la proie, lui y compris. La démonstration, impeccable et implacable de bout en bout, se déploiera de manière machiavélique et grandiose, orchestrant ce chaos sans nom en une titanesque symphonie de l'horreur de la cupidité humaine, dans un tourbillon de résonances allégoriques où les hommes se transforment progressivement en bêtes - motif kubrickien par excellence - broyés de l'intérieur par leur folie conquérante et obsessionnelle qui les précipitera dans une abîme de déréliction, gouffre sans fond d'où même la famille et le bon sens moral ne pourront les extirper.
La figure satanique de Daniel Plainview incarnera jusqu'en ses moindres faits et gestes cette pulsion autodestructrice, dévoilant la véritable nature d'un self-made man exemplaire, dont le mythe est savamment déconstruit par Anderson, jusqu'à son essence fondamentale : exploitation éhontée des ressources naturelles, mensonge, manipulation, avarice et déshumanisation la plus complète. À la fois épique et clinique, le récit illustrera ainsi l'envers du rêve américain et la décadence d'un monde abandonné entre les mains de ceux qui le mèneront à sa perte. Lourde matière, jamais didactique ou moralisatrice sous le regard d'un artisan sensationnel, scrutant attentivement toutes les dimensions - symboliques, sociales, épiques, psychologiques - de son portrait, pour accoucher d'une oeuvre cinématographique en forme d'apothéose artistique.
Une réalisation d'une rigueur stylistique hallucinatoire se chargera de donner forme à cet univers traversé par un souffle visionnaire. Chaque plan, composé avec un souci du détail qui laisse subjugué, révèle une richesse infinie de subtilités soulignées par le déploiement virtuose de la caméra. Celle-ci flotte de manière presque imperceptible autour des personnages, avec des cadrages aussi imaginatifs lors des scènes de groupes ou lors de séquences plus élaborées - notamment l'inoubliable scène centrale du puits de forage, qui nous propulse au bord de la transe cinématographique - que durant des moments intimistes, scrutant les visages et leurs expressions, multipliant l'ambiguïté des situations et les zones d'ombre des personnages. L'époque est également reconstituée avec une minutie qui atteint un degré de perfection artistique impressionnant, appuyée par une direction photo crépusculaire et par des dialogues d'une justesse forçant l'admiration et décuplant les niveaux d'interprétation.
La maestria d'un cinéaste devenu maître à part entière avec cette oeuvre prodigieuse trouve un écho d'une profondeur inespérée auprès de la musique funèbre de Jonny Greenwood. Le guitariste de Radiohead a composé une splendide trame sonore lorgnant vers Béla Bartók et Henryk Górecki, à coups d'envolées lancinantes et de saillies brutales et austères, ce qui renforce la filiation kubrickienne, en particulier The Shining - Kubrick, encore une fois, dont le génie contamine la vision de Paul Thomas Anderson, sans pour autant porter ombrage à son approche, toute personnelle, mais inscrite dans une grande tradition à la fois littéraire (Upton Sinclair, bien sûr, dont le roman Oil! a servi de base narrative, mais aussi William Faulkner) et cinéphile. Mentionnons enfin les acteurs, tous brillants, en particulier Kevin J. O'Connor, dans le rôle du frère de Daniel Plainview, Paul Dano, renversant en preacher déchaîné, et surtout Daniel Day-Lewis - qui est de chaque scène, sauf une, un exploit. L'acteur fait des merveilles et campe un personnage complexe et torturé, dont il fouille les travers à l'infini, avec un souci d'authenticité et une intensité qui ne fléchissent en aucun moment. C'est avec lui que There Will Be Blood se transforme, au-delà de sa puissante portée symbolique, en une saga humaine bouleversante. Nous mettrons des années à laisser décanter ce film phare, ouvert à une multitude d'analyses et de débats passionnants, et qui nous rassure sur le pouvoir du septième art en cette ère de consommation empressée de produits interchangeables et prédigérés. On le retrouve ici intact, démentiel et fulgurant, dans toute sa foudroyante capacité de révélation, avec un film qui nous happe pour ne plus nous lâcher, même longtemps après la projection.