The Others

Alejandro Amenabar

États-Unis / Espagne / France

2001, 107 minutes

Hollywood a toujours été une terre d'accueil généreuse pour les cinéastes étrangers, qui ont signé plusieurs des plus grands chefs-d'oeuvre de l'histoire du cinéma américain. Aujourd'hui, plus que jamais, cette tradition se poursuit, d'autant plus que les grands studios traversent une crise majeure. Eux-mêmes conscients de la pauvreté abyssale de leur cinéma, de leur profond manque d'imagination et de la sécheresse de leurs productions grand public, les majors lorgnent régulièrement du côté des cinématographies étrangères, dont ils pillent les idées novatrices et traits de style, et récupèrent les réalisateurs talentueux des autres pays, histoire de renouveler une production dans l'ensemble pathétique de médiocrité. Le problème, c'est qu'une fois arrivées, les recrues étrangères se retrouvent elles aussi prisonnières du carcan des studios et étouffées par la philosophie mercantile et névrotique d'Hollywood, qui les oblige à se mouler aux normes castratrices des superproductions. On va ainsi chercher de frais et prometteurs talents pour mieux les transformer en habiles mais conformistes faiseurs anonymes qui augmentent les rangs déjà bien garnis des tâcherons de service. Combien de talents internationaux ont été sacrifiés à l'autel du blockbuster américain depuis vingt ans, on ne les compte plus.

Or voilà qu'après la vampirisation excessive du cinéma asiatique, à l'oeuvre depuis plus d'une décennie, les majors semblent reluquer de nouveau du côté de l'Europe et d'une certaine tradition de sophistication, de suggestion, de raffinement et de mystère. C'est du moins ce que laisse croire la sortie de The Others, film dans lequel Hollywood quitte les effets et le clinquant, et s'offre une incursion dans le drame fantastique psychologique et le conte macabre à atmosphères, avec à la barre un cinéaste Espagnol, Alejandro Amenabar, déjà muni d'une forte réputation outre-Atlantique. On pouvait craindre le résultat, doublement menacé par l'ombre fatidique des nombreux exemples récents de cinéastes étrangers mutilés par Hollywood, et plus encore par la vogue actuelle du film fantastique à la sauce "paranormal avec fantômes et esprits" inaugurée par le succès inespéré de The Sixth Sense de M. Night Shyamalan, vogue dans laquelle s'inscrit d'emblée The Others. Or non seulement Amenabar réussit avec panache son entrée à Hollywood, parvenant miraculeusement à conserver sa touche et sa sensibilité européennes, mais en plus The Others se démarque aisément du filon Shyamalan, s'inscrivant plutôt dans la belle tradition du fantastique européen, en particulier de l'imaginaire britannique et espagnol riche en symboles et en thèmes porteurs.

Dès l'ouverture, qui prend la forme du conte et du récit biblique lu par Grace (Nicole Kidman) à ses deux enfants, l'atmosphère inquiétante et diffuse que le film distille est installée. Sans que l'on ne saisisse de quoi il s'agit, la menace et la peur pèsent lourdement sur cette île britannique envahie par le brouillard et où habite, dans un gigantesque manoir antique, cette femme froide et droite qui veille avec une sévérité obsessionnelle sur la santé de ses deux enfants photosensibles, incapables de supporter la lumière. Cloîtrés dans cette demeure, cachés dans la pénombre de pièces où de grands rideaux dissimulent toute luminosité, ils vivent sous le joug incessant de cette mère possessive et protectrice de leur santé fragile jusqu'au malaise. Nous sommes en 1945, et la famille attend le retour du père parti à la guerre. Or voilà que se présentent trois inconnus, appelés à être les nouveaux domestiques de cette famille étrange. Tous découvrent bientôt que la maison semble habitée par des présences insaisissables - les autres du titre, qui font régner la terreur chez les enfants, en particulier l'aînée qui jure les avoir entrevus. Mais qui sont-ils, ces autres, et que veulent-ils ?

On reconnaît là toutes les prémisses de la bonne vieille histoire de fantômes et de maison hantée avec couloirs sombres, bruits suspects, ambiances gothiques, frissons, présences terrorisantes et effets de peur. Mais Alejandro Amenabar sait manifestement dans quoi il s'embarque, et il donne à The Others un ton et un style impressionnants. D'abord dans la mise en scène, qui a beaucoup de classe et qui évite soigneusement les pièges de l'effet effrayant à cinq sous qui est hélas devenu la norme du genre fantastique. Pas d'effets spéciaux ici, ni de surenchère stylistique ou gore, plutôt un travail incessant sur l'ambiance et le climat qui renouent avec la plus pure tradition fantastique, selon les maîtres de la littérature européenne d'épouvante du XIXe siècle et de Tzvetan Todorov, où le fantastique naît de l'hésitation entre le rationnel et l'inexplicable, hésitation qui ne sera résolue qu'à la toute fin.

Le mystère guide l'ensemble de la réalisation comme du scénario, tous deux appliqués à ne pas trop dévoiler et révéler leurs secrets. Tout le mérite du film se situe là, en ce qu'il aborde des thèmes usés et sujets aux pires approches complaisantes à la Spielberg et Shyamalan - les fantômes, le paranormal, les zones de contact entre les vivants et les morts - avec un sérieux et une intelligence exemplaires. Un fantastique d'atmosphère et non d'effets, qui ménage ses moments terrifiants - il y en a, ils sont bien dosés - et qui s'appuie sur une direction artistique raffinée et de premier ordre. Indéniablement anti-hollywoodien à ce titre, The Others s'inscrit plutôt en filiation avec une tradition fantastique apparentée à The Turning of the Screw de Henry James, près de The Haunting, de Robert Wise et, plus récemment, du In Dreams de Neil Jordan. La direction photo, à elle seule, fait du film une réussite, une photo très attentive aux clairs-obscurs, héritière de traditions qui vont de Rembrandt, Goya et Georges de la Tour jusqu'au romantisme et à l'expressionnisme allemands. Ces influences picturales sont manifestes et très bien exploitées, confèrent tout le cachet et le climat singuliers qui habitent le film. La présence d'une équipe technique et d'un cinéaste espagnol derrière la caméra ne sont certes pas étrangers à des résultats d'une telle qualité. La réalisation de Amenabar, elle aussi, mérite des éloges : assurance et économie, en même temps une flamboyance et une stylisation dénuées de prétentions et qui se refusent les facilités des pirouettes m'as-tu vu et du tape-à-l'oeil à la Shyamalan. Bref, un sens de l'étrange et de l'inquiétant dont Hollywood a depuis longtemps perdu le secret.

Le film doit également beaucoup à Nicole Kidman, qui trouve ici l'un des plus importants rôles de sa carrière avec Eyes Wide Shut. Rôle plus difficile et moins payant en termes de glamour et d'image publique que sa participation à Moulin Rouge, mais dans lequel elle peut s'offrir un véritable rôle consistant, à la mesure de son talent. Elle donne corps au personnage de Grace avec beaucoup de conviction, rappelant l'élégance et la droiture des héroïnes hitchcockiennes (Grace Kelly en particulier), abordant les registres complexes de la paranoïa, de la bigoterie, de la folie violente et du désespoir, toujours avec justesse. Manifestement, Amenabar et Kidman ont peaufiné le personnage de Grace plus que tout autre - certains pourront reprocher la faiblesse des personnages secondaires - et c'est ce personnage qui garde le film sur ses pieds, lui donne une consistance.

On saluera également l'atmosphère qui habite le film jusqu'en son dénouement, une tonalité mélancolique et grave de tous les instants, appuyée par une profondeur du propos dont on évitera de dévoiler, de peur de révéler des aspects essentiels au dénouement du film. Dénouement de virtuose qui retourne le film comme un gant, tout en ne sacrifiant pas ni l'intérêt ni la singularité de cette histoire fantastique. Certains pourront peut-être regretter les avenues qu'emprunte cette finale un peu gammick, et qui fera que le film sera, pour cette seule raison, maintes fois comparé à The Sixth Sense, duquel il se démarque pourtant aisément. Car contrairement aux épates de galerie du nouveau roi de l'esbroufe hollywoodienne, Amenabar possède une véritable sensibilité cinématographique qui place son travail sur le fantastique, dans The Others, parmi les meilleurs exemples récents de l'exploration du paranormal psychologique. Il ne piège pas non plus les spectateurs avec un dispositif stérile, creusant des thèmes difficiles reliés à la famille et à la religion, à la vie et à la mort, et conservant son unité de ton du début à la fin. Éléments qui feront de The Others une référence pour les amateurs de cinéma fantastique raffiné et atmosphérique.

 

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