The Wicker Man
Robin Hardy
1973, 100 minutes (director's cut); 88 minutes
Longtemps introuvable, cet objet cinématographique machiavélique et inclassable a été connu uniquement, pendant deux décennies, par un cercle restreint d'inconditionnels qui ont établi sa réputation culte et qui ont tenté de racheter l'incompréhension dont furent victimes ses créateurs. Un quart de siècle après sa sortie initiale, effectuée sous la fausse catégorisation de film d'horreur et dans une version tronquée d'une dizaine de minutes, cette oeuvre farouchement indépendante, insolite et retorse profite enfin d'une réédition qui fait honneur à sa bravoure et à sa singularité encore inconnues d'un grand nombre de cinéphiles.
Un conte machiavélique d'une intelligence redoutable
Film difficile a décrire que ce Wicker Man, tant il ne ressemble à rien, tant il emprunte à de multiples genres et sous-genres cinématographiques - dans des registres aussi variés et antinomiques que la comédie musicale, le film d'enquête, le thriller et le film d'horreur - pour mieux les pervertir et les subvertir, en une savante et ingénieuse déconstruction de leurs artifices et conventions; tant il faut se garder aussi de trop dévoiler de la part de mystère qui enveloppe un récit reposant sur une intrigue dont le dénouement - en fait, le retournement, aussi implacable que jubilatoire - constitue un véritable tour de force.
Entièrement campé sur l'île écossaise recluse de Summerisle, The Wicker Man prend la forme d'une enquête menée par un policier (Edward Woodward, excellent) dépêché en ce lieu isolé et coupé du monde par l'entremise d'une lettre relatant la disparition d'une jeune habitante de l'île. Or quelle n'est pas sa surprise, une fois sur place, lorsqu'il découvre des habitants aux comportements étranges et fuyants, sinon hostiles et secrets, qui refusent de collaborer, niant jusqu'a l'existence même de la jeune fille portée disparue. Il a pourtant bien en sa possession une lettre, signée de la main de la mère, qui elle aussi nie toute l'affaire. Déjà perplexe, le policier n'est pas au bout de ses peines, lorsqu'il découvre que cette communauté aux moeurs inusitées pratique un enseignement et des rituels païens très libéraux accordant une large place à la sexualité, aux symboles phalliques évocateurs et à divers éléments de sorcellerie et de rites glorifiant la nature et la procréation. Arrivé en homme de loi, il doit faire face à la confrontation et à la remise en question de ses principes moraux les plus chers, au terme desquelles se trouve l'explication de cette énigme cauchemardesque où il se bute au fanatisme superstitieux, impie et sacrilège d'une population obnubilée par les préceptes de Lord Summerisle (excellent Christopher Lee, dans un rôle mémorable), gourou excentrique sacré maître des lieux.
Cet étonnant thriller occulte est une réussite rare, qui doit beaucoup au scénario brillant et incisif de Anthony Shaffer. D'abord homme de théâtre - son oeuvre la plus connue reste Equus, transposée au cinéma par Sydney Lumet - Shaffer revendique également plusieurs scénarios marquants de la première moitié de la décennie soixante-dix, notamment ceux de Sleuth de Mankiewicz et Frenzy de Hitchcock, de même que l'adaptation cinématographique de Death on the Nile. À l'aise dans le thriller et le genre policier, auxquels il apporte une singulière touche de raffinement intellectuel et de sophistication, Shaffer a élaboré pour The Wicker Man ce qui reste sans doute son scénario le plus original et insolite. Parti de recherches portant sur les sociétés secrètes, les cultes païens et les pratiques ésotériques historiquement documentées, il a conçu un récit nourri de références authentiques qui lui confèrent son cachet unique. Ce sont ces éléments, allant des pratiques apparentées à la sorcellerie aux rites sacrificiels, aux danses et aux chants traditionnels, qui font toute la valeur de ce film qui profite de cette approche intellectuelle quasi anthropologique et sociologique du genre policier. Qualifié d'anti-film d'horreur par ses concepteurs Shaffer et le cinéaste Robin Hardy, The Wicker Man profite également du mystère étrange et malsain qu'il installe, véritable ambiance de méfiance dans laquelle baigne l'arrivée du protagoniste principal au sein de cette communauté tout droit sortie d'un autre âge.
Ce film a indéniablement un ton bizarre bien à lui et une façon incomparable de manipuler le spectateur, qui justifie mille fois sa réputation culte. The Wicker Man propose enfin un Christopher Lee presque méconnaissable, qui travaille à briser son image forgée à la Hammer sous les traits typés de Dracula, visiblement passionné par le projet et ce personnage fascinant du Lord Summerisle, philosophe épicurien doublé d'un despote dirigeant d'une poigne de fer les activités de sa communauté. Ce rôle, que Lee considère encore aujourd'hui comme l'un de ses plus importants sinon son plus mémorable, est porté par une performance survoltée et inspirée qui achève de faire de The Wicker Man un classique hors norme.
Note : attention aux différentes versions de ce film. Il faut distinguer la version longtemps introuvable de 100 minutes de la version de 88 minutes, qui fut projetée sur les écrans lors de la sortie initiale du film. Il faudra ainsi privilégier l'édition limitée, qui donne accès à la version pour ainsi dire inédite du film, telle que conçue à son origine par Robin Hardy. L'édition courante, d'une durée de 88 minutes, donne quant à elle accès à la version écourtée.