The Exorcist
William Friedkin
1973, 122 minutes; 2000, 132 minutes
Dossier préparé à l'occasion de la nouvelle sortie de The Exorcist, 27 ans après sa sortie initiale, dans une version retravaillée faite de scènes inédites ajoutées au montage et d'une fin différente de l'original, Travelling Avant vous propose un mini-dossier sur The Exorcist, chef-d'oeuvre de l'horreur et film-clé dans l'histoire du cinéma.
Sur la version originale (1973) et la nouvelle version (2000)
Un anti-director's cut, voilà ce qu'est cette nouvelle mouture de The Exorcist. Deux ans auparavant, dans le passionnant documentaire The Fear of God: The Making of The Exorcist, William Friedkin était pourtant clair : The Exorcist, tel qu'il était lors de sa parution originale, hormis quelques scènes rejetées pour des raisons techniques, était sa version, définitive et personnelle. Comment expliquer alors, moins de deux ans plus tard, cette nouvelle version qui va à l'encontre de ses propos sur le film? Cette version a-t-elle été approuvée par Friedkin? Il y a lieu d'en douter. Cela ressemble beaucoup plus à l'intervention de William Peter Blatty afin de faire de L'Exorciste un film conforme à sa propre conception et à l'orientation qu'il voulait lui donner.
es non-initiés n'y verront sans doute que du feu : il n'y a effectivement que quelques détails différents, des ajouts en fait, dans cette nouvelle version de The Exorcist. Détails oui, mais d'importance, car ils donnent au film un souffle et une résonance qui s'en trouvent altérés significativement. Cinq éléments sont immédiatement repérables pour les initiés :
1- Nouvelle intro au film
De nouvelles scènes ajoutées au tout début film, juste avant l'ouverture en Iraq. Quelques images seulement des rues de Georgetown, où se déroulera plus tard l'essentiel de l'histoire. Pourquoi l'ajout de ces quelques images? On s'interroge non pas sur leur justesse ou sur leur intérêt, mais plutôt sur la pertinence de leur ajout en ouverture. Pourquoi diable ajouter des images au tout début du film? L'impact de l'ouverture exotique s'en trouve altéré.
2- Ajout d'images semi-subliminales démoniaques
Les férus de The Exorcist en ont toujours fait un cas : on remarque la présence de 2 images semi-subliminales insérées dans le film original, sur fond noir : une figure blanche démoniaque, incarnation du Mal. L'oeil a tout juste le temps de les capter, comme un flash morbide sous forme de clin d'oeil au spectateur. Elles sont insérées à 2 moments différents : la première lorsque le prêtre Damien rêve de sa mère, la seconde lorsque Regan regarde les pères Merrin et Karras lors de l’exorcisme.
Dans la nouvelle version, on remarque plusieurs ajouts en surimpression de ces têtes de mort, en plusieurs endroits dans le film, ce qui à mon avis gâche la sauce. À force de le répéter et de le mettre partout, à tout moment, l’effet devient trop facile et appuyé, et perd toute sa force de frappe pour ne devenir qu'un effet gothique et satanique cliché. Est-ce un moyen d’attirer l’attention d'une nouvelle génération qui va découvrir The Exorcist et qui est plus habituée aux effets répétitifs et appuyés? Si oui, c’est tout de même un moyen maladroit qui verse dans la facilité et la surenchère.
3- Une séquence ajoutée : visite de Regan et de sa mère chez le médecin
Une des surprises de cette nouvelle version est la présence d'une assez longue séquence (6 à 8 minutes) qui ne se retrouvait pas dans le film original : celle d'une visite de Regan et de sa mère chez le médecin. La scène elle-même et le lieu de son insertion modifient de façon significative le souffle du film. Cette visite précède les premiers signes de possession (avant la séquence où Regan urine devant les visiteurs). Pourtant, la mère consulte le médecin prétextant une humeur instable chez sa fille depuis quelque temps (nous n'avons en aucun moment vu des comportements bizarres ou surprenants de la part de Regan à ce moment dans le film).
On peut se demander pourquoi cette séquence a été ajoutée. Elle semble avoir été ajoutée afin de prévenir le spectateur de ce qui va suivre : cette scène devient presque un avertissement, une mise en place de l'horreur. Ceci, à mon avis, cause problème pour deux raisons : d'abord, cette scène vient briser l'effet de choc de surprise qui sont des éléments importants qui contribuent à la force du film; ensuite, l'ajout de cette scène est problématique car il semble être guidé par des impératifs moraux envers le spectateur, où l'on sente poindre une certaine rectitude politique (du type : attention, cette jeune fille va se mettre à proférer des obscénités, attention, elle va dire des gros mots). D,un autre côté, cette scène est intéressante dans la mesure où elle ouvre d'autres pistes d'interprétation, même métaphoriques, de la "possession" de Regan (hyperactivité dérangeante pour les adultes, découverte de la sexualité, transformation-arrivée au seuil de la puberté).
À remarquer : la parenté de cette scène avec la scène du psychologue dans The Shining, scène elle aussi présente dans une version du film de Kubrick puis éliminée dans une version subséquente. Même volonté d'explication rationnelle des faits entourant cet enfant victime de phénomènes étranges, même sort réservé (ajout ou retrait de la scène selon la version). Décidément, ces deux films ont beaucoup en commun et appellent à une étude comparative.
4- Le spider-walk!
Oui, on a ajouté en partie la fameuse séquence du spider-walk devenue célèbre entre initiés : Regan descendant les escaliers à l'envers, sur ses mains et pieds. Ça fait tellement longtemps que les fans le réclament! Un peu ridicule, mais étrange à souhait.
5- Une fin consensuelle
L'autre grand problème de cette nouvelle version, le plus grave en fait, c'est cette fin totalement différente de l'original, une fin consensuelle et presque optimiste qui brise une fois de plus le rythme et la logique implacable du film. Ce ne sont que des détails? Non, justement. L'échange du chapelet avec la mère et la séquence finale ajoutée du dialogue entre le père et l'inspecteur, dialogue qui tourne à la blague, semblent avoir été placés là pour rassurer le spectateur, pour lui dire : ouf, c'est fini, il n'y a plus rien à craindre, l'horreur est terminée. Balivernes! Que vient faire cette finale molle et moche au sortir d'un film dur et étouffant? On se le demande. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le film perd, une fois de plus, sa force et son impact.
Au total donc : cette deuxième version départ la première. Même ainsi altéré subtilement, The Exorcist reste un grand film, mais il faut lui préférer la version originale. Le visionnement comparatif s'impose toutefois pour le vrai fan.
Sur les acteurs et les artisans du film
Jane Fonda et Shirley MacLaine avaient d’abord été approchées pour joué le rôle immortalisé par Ellen Burstyn (mère de Regan), Jack Nicholson pour celui du père Damien Karras, joué dans le film par Jason Miller. Une jeune actrice de la série télé Different Strokes avait également été pressentie pour le rôle immortalisé par Linda Blair. William Friedkin la choisit pour sa maturité, son aspect frondeur. Elle n’était âgée que de 12 ans au moment du tournage. La plupart des témoignages se recoupent pour présenter une Linda Blair effectivement très mature et consciente du fait qu’elle ne joue qu’un rôle dans le film, ce qui ne semble pas la déstabiliser, quoiqu’on lui demande de jouer des scènes audacieuses et de proférer des paroles qui ont de quoi perturber une jeune fille de 12 ans. "Je ne pouvais pas comprendre que les gens prennent cela avec autant de sérieux et soient aussi bouleversés par le film. Je ne cessais de leur dire : hé, ce n’est qu’un rôle, ce n’est pas moi, pourquoi ne faites-vous pas la différence?", a-t-elle affirmé en entrevue.
Pour de nombreuses scènes, Linda Blair fut doublée par Eileen Dietz, qui la remplace notamment lors d’une partie de la fameuse scène du crucifix et dans la plupart des scènes vomitives. Pour les amateurs de détails croustillants, le vomi vert que projette Regan est en fait constitué de soupe aux pois et de gruau, et c’est Eileen Deitz qui doit tourner ces scènes très difficiles où elle tient dans sa bouche une sorte de mini-pompe incorporée à son maquillage et qui permet la projection du liquide vert.
La voix satanique : la voix satanique de Regan sous l’emprise du démon est en fait proférée par l’actrice Mercedes McAmbridge. William Friedkin dit avoir eu l’idée de choisir cette actrice pour sa voix si unique en se rappelant certaines performances de McAmbridge dans quelques films des années soixante. Pour obtenir un effet macabre et inquiétant à souhait, Mme McAmbridge absorbait des œufs crus, du gin et fumait quantité de cigarettes avant d’enregistrer les prises célèbres avec une voix d’outre-tombe. Les techniciens collaborant au film affirment qu’elle réussissait à transformer sa voix sans quelconque moyen technique que ce soit, réussissant même à donner la curieuse impression d’entendre plusieurs voix au timbre différent de façon simultanée.
Sur la musique
La trame sonore originale, composée par Lalo Schifrin, un habitué de la composition musicale pour le cinéma, fut finalement rejetée par Friedkin. Comme Kubrick, Friedkin décidera plutôt d'utiliser de la musique symphonique classique et moderne ainsi que de la musique populaire pour insuffler à son film l'atmosphère et le complément nécessaires.
The Exorcist a bien sûr immortalisé le Tubular Bells de Mike Oldfield, devenu le thème le plus identifié au film. Mais Friedkin utilisa aussi et surtout de nombreux extraits de la musique du compositeur contemporain Krzysztof Penderecki (Canon pour orchestre, Quatuor à cordes # 1, Polymorphia) ainsi que les 5 Pièces pour orchestre opus 10 de Anton Webern. L'utilisation de la musique de Penderecki est la même que celle que Kubrick a effectuée dans The Shining, réalisé 10 ans plus tard : mêmes violons stridents et menaçants, même atmosphère lugubre et inquiétante.
Effets spéciaux et techniques
The Exorcist, c'est aussi le formidable travail d'une équipe d'artisans et de techniciens pour concocter des effets visuels remarquables, sans le moindre emploi de trucages numériques ou de falsification d'images. Du pur artisanat qui donne tout le cachet au film dans ses scènes-clés.
La chambre de Regan : pour les scènes de la chambre pendant toute la dernière partie du film, l’équipe a véritablement dû frigorifier cette partie du décor au moyen de 4 super systèmes d’air climatisé. L’équipe laissait le système de refroidissement fonctionner toute la nuit et lorsqu’ils arrivaient prêts à tourner le matin, il pouvait faire jusqu’à – 30 Celsius dans la salle où jouaient les acteurs. La boucane qu’ils projettent dans le film n’a donc rien d’artificiel ou de simulé, ils ont vraiment froid comme le diable!
Pour plus de détails techniques passionnants sur le tournage de The Exorcist et pour plusieurs entrevues avec acteurs, techniciens, le réalisateur Friedkin et le scénariste et auteur William Peter Blatty, le visionnement du documentaire de BBC intitulé The Fear of God: The Making of the Exorcist s'impose. Vous pourrez également visionner dans ce documentaire plusieurs scènes inédites (dont la fameuse Spider-Walk de Regan descendant l’escalier à l’envers sur ses pieds et mains).
The Exorcist, $$$$$ et statistiques
Budget du film original : 12 millions de dollars US. Sortie officielle du film aux États-Unis le 26 décembre 1973. Recettes : plus de 165 millions de dollars. Plus de 25 millions de dollars lors de sa nouvelle sortie au box-office américain en 2000 (il a célébré son retour sur les écrans en coiffant la première place lors de la semaine de sa nouvelle sortie). Nul besoin de dire qu'il s'agit là de l'un des plus grands succès de l'histoire du cinéma d'horreur.
Récompenses
Le film a remporté deux Oscars en 1973 : meilleur scénario – adaptation (par William Peter Blatty, qui a adapté son propre roman à l’écran) et meilleur son. Le film avait reçu dix nominations, dont celles du meilleur film, du meilleur réalisateur, de la meilleure actrice (Ellen Burstyn) et de la meilleure actrice de soutien (Linda Blair). Il remporta aussi 4 Golden Globes : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario – adaptation et meilleure actrice de soutien pour Linda Blair. Inutile de dire que pour un film d'horreur, c'est un exploit exceptionnel. Il faudra attendre le succès critique et public de The Silence of the Lambs pour qu'un tel type de film accède aux grands honneurs d'une Académie habituellement très peu friande de ce type de film.
Les suites et les parodies de The Exorcist
The Exorcist a connu deux suites : The Exorcist 2: The Heretic, film de John Boorman réalisé en 1977 (Boorman est notamment le réalisateur de Deliverance et Excalibur, deux classiques du cinéma), film baroque et onirique plus près de l'univers sur l'acide de Ken Russell que de l'original, avec Linda Blair, Richard Burton et Louise Fletcher. Le film a la réputation d’être un bide total, mais plusieurs critiques ont appelé à une relecture du film qui aurait été mal compris selon eux. Il serait effectivement intéressant de revoir ce film sous un angle analytique et critique - pour ma part, je n'en ai que de vagues souvenirs. Enfin The Exorcist 3, sorti en 1990, écrit et réalisé par William Peter Blatty lui-même (auteur du roman original), avec George C. Scott et Brad Dourif, un film qui fait comme si The Exorcist 2: The Heretic n’avait jamais existé (le film de Boorman a été rejeté par Friedkin et par Blatty). Intéressant mais convenu et en aucun cas aussi marquant que l'original, ce troisième épisode possède quelques flashs à faire frémir et constitue un film d'horreur intéressant mais plus conventionnel, et n’est guère comparable à l’original, qui lui transcende le genre et atteint une valeur métaphorique et allégorique.
The Exorcist, c’était inévitable, a aussi été la cible d’un film-parodie, comme c’est la mode depuis plus de 20 ans aux États-Unis. Le film en question s’intitule Repossessed, il fourmille de clins d’œil burlesques autour du film de Friedkin qu’il tourne systématiquement en dérision et transforme en grosse farce grasse et en splastick à la manière de Airplane et Naked Gun. Leslie Nielsen fait d’ailleurs partie de la distribution, tout comme Linda Blair, qui s’amuse ici à briser son image. Peut-être est-ce aussi l'occasion d'exorciser les démons qui la hantaient depuis sa participation très médiatisée à The Exorcist.
Un prequel pour The Exorcist
Il fallait s'y attendre, la vogue des prequels a fait une autre victime. Réalisé par le tâcheron Renny Harlin, The Exorcist: The Beggining a été massacré par la critique lors de sa sortie en 2004. Amen. Mais expliquez-moi ce que l'excellent acteur Stellan Skarsgard est allé faire dans cette galére?
Rumeurs, superstitions et ragots
Comme tous les objets de fascination, les rumeurs superstitieuses abondent sur et autour de The Exorcist. Plusieurs ragots circulent autour de ce film qualifié de maudit, un peu à la manière du célèbre cas de Poltergeist, de Tobe Hooper. La plateau de tournage a effectivement brûlé presque en entier au cours d’une fin de semaine, sans raison apparente. L’équipe était en congé à ce moment-là, personne ne fut blessé mais on n’a jamais établi les raisons derrière cet incendie d'origine inconnue. Certains membres de l’équipe du film soulignent également le nombre élevé de décès survenus pendant le tournage et affectant les membres de l'équipe et leur entourage. Neuf morts reliés au tournage selon l’actrice Ellen Burstyn, dont l’acteur Jack McGowran. Il faut dire que le tournage a duré plus de 18 mois et qu’il est inévitable que des décès surviennent dans l’entourage d’une équipe fort nombreuse au cours d’une si longue période. Pour Max Von Sydow, il est clair qu’il ne s’agit là qu’un d’un très bon truc de publicité qui assure au film une réputation culte qui est à son avantage.
Un mot sur le réalisateur
La réputation du réalisateur William Friedkin : de l’avis de plusieurs, Friedkin a la réputation d’être un metteur en scène tyrannique et fêlé qui manipule psychologiquement les acteurs et artisans du film et utilise des méthodes pour le moins douteuses afin d’obtenir ce qu’il cherche. Les acteurs confirment eux-mêmes que Friedkin est un réalisateur intelligent et doué qui sait ce qu’il veut, mais qu’il l’obtient parfois avec des moyens situés au-delà de l’acceptable. Ainsi on dit qu’il se promenait régulièrement sur le plateau de tournage avec une arme à feu et qu’il tirait dans les airs à tout moment, histoire de garder son équipe sur le qui-vive. Il n’hésita pas non plus à frapper ou gifler certains acteurs afin de les casser sur le plan émotif, pour les préparer à une scène difficile où ils devaient paraître en état de choc. Ils devaient sans doute être ainsi plus… crédibles. Les acteurs avouent aussi que plusieurs scènes difficiles ont été véritablement éprouvantes sur le plan physique. Autre point en commun avec sieur Kubrick.
Version originale (1973) :
Nouvelle version (2000) :