Das Testament Des Dr. Mabuse (The Testament of Dr. Mabuse)
Werner Klinger
1962, 88 minutes
Le Diabolique Docteur Mabuse, vous connaissez ? D'abord un personnage né de la plume du romancier Norbert Jacques, il fut l'anti-héros machiavélique, mystérieux et insaisissable de trois films du grand Fritz Lang, qui en fit un personnage-reflet du climat social et politique de l'Allemagne des années trente et soixante. Il fut aussi le personnage central d'une série de films d'action, d'aventures et d'espionnage qui prirent d'assaut le cinéma allemand des années soixante, à grand renfort de remakes, de suites et de variations sur le personnage de Mabuse, qui devenait du même coup une figure culte du cinéma de genre de cette époque. Mabuse, génie du crime et du mal, incarnation par excellence du climat paranoïaque de la guerre froide, aura précédé la vogue des James Bond qui lui doit beaucoup et qui allait elle aussi, dans les années soixante, prendre d'assaut l'imaginaire grand public friand de sensations fortes.
Grâce à All Day Entertainment et à David Kalat, responsable de cette magnifique initiative, le personnage du Docteur Mabuse revient de nouveau hanter les cinéphiles, par l'entremise d'une splendide et passionnante collection consacrée à ce phénomène singulier de l'histoire du cinéma. La collection, nommée The Diabolical Cinema of Dr. Mabuse, a déjà deux titres à son actif, et s'impose comme une excellente initiative de réédition. Car cette série consacrée au Docteur Mabuse nous permet non seulement de renouer avec quelques-uns des plus grands et significatifs chefs-d'oeuvre du regretté Fritz Lang, elle offre également aux cinéphiles de revisiter avec une richesse de détails inouïe tout un pan de la culture du film de genre rattachée à ce singulier personnage et à l'histoire du cinéma allemand. Cette réédition est le fruit d'un travail de recherche colossal et exemplaire.
Au lieu de s'attarder à l'ensemble du phénomène, dont l'ampleur est considérable, les lignes qui suivent présentent un bref historique de la série Mabuse ainsi qu'un dossier sur les deux premières parutions de la collection The Diabolical Cinema of Dr. Mabuse, en l'occurrence Le Diabolique Dr. Mabuse (sorti sous la version anglaise de The 1000 Eyes of Dr. Mabuse, en 1960) et The Testament of Dr. Mabuse (l'original de 1932 et le remake de 1962), respectivement les volumes 1 et 2 de la série. Pour de plus amples détails sur le phénomène Mabuse au cinéma, nous vous référons à l'incontournable en la matière, David Kalat, initiateur de ce projet pour All Day Entertainment et auteur du livre The Strange Case of Dr. Mabuse, paru en 2001 et faisant le tour de la question avec force détails et analyses.
Fritz Lang et les premières incarnations du Docteur Mabuse, 1922-1932
Le point de départ de la fascinante histoire du Docteur Mabuse est un roman de Norbert Jacques paru en 1921, et intitulé Docteur Mabuse, le joueur. Le Docteur Mabuse en question est un psychanalyste de génie possédant des dons hypnotiques et télépathiques, et qui utilise ces derniers afin de sustenter sa volonté de puissance et de domination. Car le Docteur Mabuse rêve de renverser l'ordre social, de semer le chaos et de prendre le contrôle de la destinée des hommes, et le fait par l'entremise d'une savante organisation chargée de l'accomplissement d'actes criminels de toutes sortes.
Mabuse, c'est l'archétype du supercriminel aux ressources inépuisables, dont le vaste réseau d'opération oeuvre vers des velléités dominatrices et tyranniques. Lorsque Fritz Lang s'empare du sujet en or que cette matière de pulp novel lui offre, en pleine période de l'entre-deux-guerres, quatre ans avant le visionnaire Metropolis, il transforme la matière brute de ces péripéties rappelant celles de Fantomas en une complexe allégorie sur les courants de fond qui travaillent de l'intérieur l'Allemagne pré-hitlérienne. À mi-chemin entre l'expressionnisme et le documentaire, il vient de hisser le personnage de Mabuse au rang des figures symboliques les plus fortes du cinéma de l'époque.
Dix ans plus tard, en 1932, un an après son autre grand chef-d'oeuvre, M le maudit, Fritz Lang et sa compagne et collaboratrice Thea von Harbou revisitent le personnage et la matière de Mabuse : c'est Le Testament du Dr. Mabuse. Dans ce nouveau volet imaginé par von Harbou et Lang, le Dr. Mabuse, qui a sombré dans la folie à la fin du film original, est interné dans un institut psychiatrique où, plongé dans ses pensées, il écrit inlassablement des projets pour conquérir le monde. Mais alors qu'il est prisonnier sous surveillance de tous les instants, une série de crimes savamment orchestrés plonge de nouveau les environs dans un climat de terreur. L'inspecteur Lohmann, chargé de l'enquête, finit par soupçonner Mabuse, mais doit se rendre à l'évidence que celui-ci est placé hors d'état de nuire, d'autant plus que Mabuse est tôt après déclaré cliniquement mort. La série de crimes se poursuit pourtant de plus belle. Le génial Mabuse, qui a quitté les vivants, serait-il toujours à la tête de cette organisation, mais de l'au-delà? Ou alors quelqu'un aurait-il repris ses idées et projets de conquête du monde?
Second volet Mabuse, Le Testament imaginé par Lang reste l'un de ses plus grands films. À toute la série de motifs habituels des films d'action et de mystère qui parsèment le film, qui possède son lot d'agents doubles, de savants fous, de bandits et d'hommes de loi, Lang ajoute une dimension qui fait de ce Mabuse un film historiquement et artistiquement significatif. Cette dimension, analysée et commentée sous tous les angles depuis des décennies par des cinéphiles et experts en cinéma, pourrait être présentée comme une critique prophétique de l'horreur nazie, à travers le personnage de Mabuse. Critique courageuse et audacieuse pour l'époque, en 1932, des années avant l'horreur nazie.
Le Testament du Dr. Mabuse, 1932 : magistrale allégorie et préfiguration de la menace nazie
Il est effectivement facile de décoder l'une des scènes clés du film comme une charge anti-nazie. Cette scène a lieu au premier tiers du film, dans un échange entre l'inspecteur Lohmann et le professeur Baum, devant le cadavre du Docteur Mabuse qui vient de mourir. Alors que Lohmann se met à qualifier Mabuse de lâche criminel dont l'humanité est enfin débarrassée, le professeur Baum, qui étudie le comportement de Mabuse depuis son internement psychiatrique, se lance dans un passionné et délirant éloge et défense de son patient, qu'il qualifie de grand génie incompris. Fritz Lang aurait mis dans la tirade du professeur Baum des phrases entières du programme du parti national-socialiste de l'époque, et Baum imite plusieurs manies et gestes oratoires enflammés de Hitler en récitant son panégyrique de Mabuse. La volonté de puissance destructrice de Mabuse devient ainsi une allégorie de la menace nazie qui pèse sur le monde, et le parti de Hitler clairement identifié et attaqué à travers cette scène audacieuse et très claire pour le public de l'époque. Le parti national-socialiste ne s'y trompa d'ailleurs pas : Goebbels fit interdire le film et offrit à Lang de devenir l'un de ses bras droits au ministère de la Propagande, tentant de récupérer et d'étouffer Lang. Celui-ci préféra quitter l'Allemagne.
Renaissance et apothéose du phénomène Mabuse (1960-1965)
Après plus de vingt années passées aux États-Unis, à la suite de son exil provoqué par le régime hitlérien, Fritz Lang revient achever sa remarquable carrière en Allemagne à la fin des années cinquante. Son dernier film, son testament, sera le troisième volet de la série Mabuse, intitulé Le Diabolique Docteur Mabuse (aussi distribué sous le titre Les 1000 Yeux du Docteur Mabuse).
Le volume 1 de la collection "The Diabolical Cinema of Dr. Mabuse" de All Day : The 1000 Eyes of Dr. Mabuse, de Fritz Lang
Ce volet final, où Fritz Lang offre un testament cinématographique admiré par nombre de cinéphiles comme une oeuvre majeure, suscitera un nouvel engouement en Allemagne autour du phénomène Mabuse, et inaugurera une décennie marquée par pas moins de six longs métrages consacrés à ce personnage mythique. Cette série de variations autour du thème Mabuse tente bien sûr d'exploiter un filon dont le cinéma allemand a bien besoin à l'époque : l'industrie cinématographique ne s'est pas encore remise de l'effondrement de l'Allemagne à la suite de la défaite nazie et cherche à profiter de l'ambiance paranoïaque provoquée par la guerre froide. Le cas Mabuse, une fois de plus, se révèle un excellent concentré imaginaire du climat et des tensions d'une époque. Et bien que ces films, on s'en doute bien, n'atteignent pas la grandeur des Mabuse signés par Lang, ils en constituent pour la plupart un honnête hommage-prolongement en une série de variantes style espionnage et série B bien ramassées. Le point culminant sera atteint au milieu des années soixante, où le personnage disparaîtra définitivement des écrans allemands après de multiples réincarnations et, sans doute, une certaine lassitude du public et épuisement de la formule. Par la suite, seule une version révisée du réalisateur culte et trash espagnol Jess Franco fera renaître le mythe et le personnage, mais dans un tout autre cadre qui a sans doute bien peu à voir avec la forme originale du personnage et des péripéties du Docteur Mabuse. Peut-on imaginer Mabuse revu et corrigé en version érotico-gore?
Les différentes versions et incarnations du Docteur Mabuse au cinéma au fil des ans
ANNÉE TITRE (VERSION FRANÇAISE) TITRE (VERSION ANGLAISE) RÉALISATEUR
1922
Dr. Mabuse le joueur
Dr. Mabuse
Fritz Lang
1932
Le Testament du Dr. Mabuse
The Testament of Dr. Mabuse
Fritz Lang
1960
Le Diabolique Dr. Mabuse
The 1000 Eyes of Dr. Mabuse
Fritz Lang
1961
Le Retour du Dr. Mabuse
The Return of Dr. Mabuse
Harald Reinl
1962
L'Invisible Dr. Mabuse
The Invisible Dr. Mabuse
Harald Reinl
1962
Le Testament du Dr. Mabuse
The Testament of Dr. Mabuse
Werner Klingler
1963
Scotland Yard vs Dr. Mabuse
Scotland Yard vs Dr. Mabuse
Paul May
1964
Mission spéciale au Deuxième Bureau
The Death Ray of Dr. Mabuse
Hugo Fregonese
1970
La Vengeance du Dr. Mabuse
The Vengeance of Dr. Mabuse
Jess Franco
The Diabolical Cinema of Dr. Mabuse, Volume 2 : Le Testament du Dr. Mabuse
Avec deux volumes déjà parus et un succès d'estime qui ne se dément pas, c'est à David Kalat, maître d'oeuvre derrière All Day Entertainment, que revient l'honneur et l'initiative de sortir de l'ombre et de refaire l'histoire passionnante de Mabuse au cinéma, à travers la collection "The Diabolical Cinema of Dr. Mabuse".
Le volume 1 de la série, consacré à The 1000 Eyes of Dr. Mabuse, film-testament de Fritz Lang datant de 1960 et troisième épisode de la série, fut un véritable événement reconnu unanimement comme une parution majeure dans le domaine du DVD. Ce titre est d'ailleurs malheureusement épuisé, et constitue à ce jour l'un des plus grands succès de All Day, qui l'a établi comme un distributeur majeur.
Le second volume poursuit la série avec tout autant de panache, et ravira autant les fans de série B, les cinéphiles adeptes du cinéma allemand et de l'oeuvre de Fritz Lang que les inconditionnels de séries cultes comme James Bond et Fantomas.
Avec The Testament of Dr. Mabuse, David Kalat scrute plus en profondeur l'histoire et la signification du phénomène Mabuse en général à l'aide d'un choix particulièrement avisé : la sortie du sixième Mabuse, signée Werner Klingler et datant de 1962. Ce film est un moment singulier et inusité dans l'histoire de la série : il est à la fois une suite et un remake, puisqu'il reprend l'essentiel de la trame du second film de Lang paru initialement en 1932, tout en tenant compte des épisodes précédents, en quoi il est en plusieurs endroits différent de l'original.
Le film de Klingler ne se hisse évidemment pas à la hauteur de celui, grandiose, de Lang : il n'en demeure pas moins très surprenant et à plus d'un titre digne d'intérêt. D'abord c'est un film de genre qui livre la marchandise comme on dit, avec une série de situations échevelées, une intrigue à tiroirs et rebondissements multiples qui n'a rien à envier, par exemple, à Dr. No ou Goldfinger. Les mordus des premiers James Bond ont tout intérêt à découvrir cette petite perle qui les ravira tant elle rivalise d'ingéniosité avec la série de Victor Fleming, d'autant plus qu'on éprouve un malin plaisir à redécouvrir dans ce film Gert Frobe, acteur immortalisé par le rôle du "méchant" de Goldfinger, ici de l'autre côté de la clôture de la loi, incarnant l'inspecteur Lohmann. Le film se dégage également assez bien du lot des séries B usuelles grâce à une touche pas très éloignée de l'expressionnisme allemand (surtout en ouverture) et ses multiples clins d'oeil et allusions complices aux films de Lang, à celui de 1932 en particulier bien sûr.
Mais ce qui fait véritablement tout l'intérêt de cette sortie numéro deux de la collection inaugurée par All Day et David Kalat, en plus de découvrir un film bizarroïde tombé injustement dans les oubliettes de l'histoire du cinéma, c'est la somme de suppléments et de compléments qui font du The Testament of Dr. Mabuse un objet de collection indispensable. David Kalat a fait de cette édition une véritable visite guidée dans le monde de la série Mabuse, une visite riche d'enseignements et de ressources qui comblera les plus avides et curieux. La quantité et la qualité de matériel additionnel est vraiment impressionnante.
La copie du DVD s'ouvre sur un ingénieux collage concoté par David Kalat, collage en forme de bande annonce composée d'extraits de plusieurs films de la série, avec en prime une irrésistible musique jazz sortie tout droit des ambiances un peu kitsch des films d'espionnage de l'époque. Ce collage, qui se construit autour du mystère entourant l'identité du Dr. Mabuse et de la terreur qu'il inspire, est un condensé et une initiation des plus sympathiques à l'ensemble de la série, et installe magnifiquement l'expérience à laquelle le cinéphile est convié : on est tout de suite accroché.
La suite est de plus haute tenue encore : le film principal est la version originale du Testament du Dr. Mabuse, version 1962 : version allemande originale, à laquelle on peut ajouter sous-titres anglais ou opter plutôt pour la traduction anglaise. La copie de cette version, restaurée à partir des négatifs originaux, est disponible dans un état impeccable. La qualité de l'image noir et blanc est splendide et apporte tout un cachet.
David Kalat a également eu l'idée fabuleuse d'inclure à même le DVD une version du film original de Lang datant de 1932. Sur le même DVD, on peut donc visionner et comparer les deux versions, l'original et le remake. Il faut souligner toutefois que la version de l'original de 1932 est une version incomplète et adaptée pour le marché américain : il ne s'agit donc pas de la version originale voulue par Lang. Qu'à cela ne tienne, c'est déjà un privilège immense d'avoir la version américaine de ce grand film qui, même condensé, demeure remarquable. Et l'idée de mettre l'original en guise de complément est tout simplement géniale.
C'est déjà beaucoup, ce n'est pas tout : on retrouve également sur ce volume 2 des reproductions des affiches originales de tous les films de la série, la bande annonce de plusieurs d'entre eux, des photos rares, et enfin un commentaire audio par David Kalat lui-même. Ce commentaire audio, qui accompagne le film principal, est rien de moins qu'une présentation historique fouillée et détaillée de la série Mabuse telle que racontée par celui qui en est l'autorité incontestable. Nul besoin de dire que ce commentaire est exemplaire, qu'il apporte une foule de renseignements généraux et de détails qui rendent le visionnement de cette série plus passionnant et plus vivant encore. David Kalat communique sa ferveur avec beaucoup d'intelligence, d'érudition et d'esprit : ce travail de pro achève de faire de cette réédition on objet de qualité peu commune qui enrichit considérablement et sous divers angles notre culture cinéphile.
À tous les niveaux, Le Testament du Dr. Mabuse est un modèle de réédition DVD : les inconditionnels de Fritz Lang et du cinéma allemand en général seront ravis de voir avec quel soin David Kalat a entrepris de faire justice à l'une des série les plus étranges de l'histoire du cinéma.