Kikujirô no natsu (The Summer of Kikujiro)
Takeshi Kitano
Japon
1998
L'un des plus intéressants cinéastes de l'heure, grand maître des ruptures de ton incongrues et de la distanciation insolite, Takeshi Kitano a été découvert tardivement on Occident à travers la révélation fulgurante de Hana-Bi (Feux d'artifices). Parti de cette expérience, le public nord-américain rattache Kitano aux films de yakuzas (gangsters japonais), genre qu'il revisite sous un angle extrêmement personnel, mélange déstabilisant d'abstraction contemplative et de poésie entrecoupée de saillies violentes et presque insoutenables par moments. Mais Kitano n'est pas l'homme d'un seul registre : il a longtemps été associé en son pays natal à la comédie et à l'humour, et ce bien avant qu'il ne devienne réalisateur de films comme Violent Cop ou Sonatine, ce qui apparaît assez incongru pour nous qui l'associons à des films sombres et désespérés. C'est à cet aspect comique presque inédit ici que nous convie L'Été de Kikujiro, film réalisé en 1998 qui, sous des traits en apparence plus accessibles et grands publics, nous révèle toute la profondeur et la continuité de l'univers du cinéaste japonais qui nous propose cette fois un road movie cabotin très particulier.
L'Été de Kikujiro nous permet donc de découvrir une toute autre facette de ce talentueux touche-à-tout, en même temps qu'il confirme l'étonnante maîtrise et unité de l'oeuvre de Kitano. Oeuvre mineure que ce Kikujiro, diront certains, par moments mélodramatique, flirtant ouvertement avec le comique burlesque pour grand public, et il est vrai qu'aux premiers abords ce film semble un simple exercice ludique pour Kitano en regard d'une oeuvre aussi dense et accomplie que Hana-Bi. On y suit les péripéties d'un jeune garçon qui, l'heure des vacances venue, souhaite retrouver sa mère qui (on le devine), l'a abandonné en bas âge. Aidé par le hasard des circonstances par une espèce de brute égoïste et bourrue (jouée par Kitano lui-même), qui n'a rien du bon samaritain et qui l'accompagne dans son périple, le jeune garçon part donc sur la route à la recherche de sa mère. S'enclenche donc un road movie sentimental qui convoque les ingrédients habituels du genre, à savoir l'approfondissement de la relation entre le jeune garçon et son compagnon pour le moins peu fréquentable, qui finissent bien sûr par s'attacher l'un à l'autre, et la rencontre sur leur chemin d'une foule de personnages tous aussi bizarroïdes et déconnectés les uns que les autres. L'apparente légèreté du propos et le cocasse des situations sont appuyés par la construction d'un récit très dépouillé qui se veut davantage un assemblage de diverses vignettes presque indépendantes les unes des autres qu'une histoire linéaire à proprement parler (dispositif renforcé par une série de panneaux qui entrecoupent les divers segments et qui en annoncent le contenu).
Qu'on ne se leurre pas trop longtemps toutefois : sous ces airs de légèreté mélodramatique usuelle du duo enfant-adulte et de leur apprivoisement respectif, Kitano réalise un autre superbe film qui, dès les premières images, installe un ton singulier et inimitable qui évite adroitement tous les clichés et stéréotypes du genre, façon Walt Disney. Au contraire, au moment où l'on s'y attend le moins, et en cela fidèle à son approche de film en film, Kitano multiplie les incongruités (situations désamorcées ou inachevées, plans amorcées au moment où l'action semble déjà avoir eu lieu, scènes filmées de loin, action se déroulant hors champ, autant de dispositifs brillamment utilisés qui obligent le spectateur à se questionner sur ce qui se passe et sur la signification à en tirer) qui le montrent fidèle aux leçons de la Nouvelle Vague française des années soixante, mais de concert avec un ton badin voire franchement clownesque par moments, et une grande épure narrative et stylistique. Le film garde ainsi une dimension d'étrangeté, une ambiance presque malsaine, qui le distingue des films pour enfants habituels.
Refusant à la fois une esthétique consensuelle et le simple divertissement émouvant, Kitano se présente avec L'Été de Kikujiro comme un digne héritier de Chaplin et de Jacques Tati, se faisant, sous les allures trompeuses du cabotinage et de la farce, le révélateur du drame des laissés pour compte, des marginaux et des solitaires. Car ce petit garçon et ce vieux tonton violent et égoïste cachent une détresse immense que le film distille de plus en plus à mesure qu'il avance, en contrepoint aux soubresauts comiques qui deviennent un rempart contre la solitude et le désespoir. Sans atteindre le sommet d'un Hana-Bi, L'Été de Kikujiro reste un très beau film, très émouvant, qui laisse une trace indélébile, et qui s'inscrit sans difficulté parmi les belles réussites de ce cinéaste au ton incomparable. En voilà un qui a compris que le burlesque peut inclure l'émotion et le dramatique, et ce sans verser dans le sentimentalisme guimauve.