Sanxia Haoren (Still Life)
Jia Zhang Ke
2006, 108 minutes
Un homme, une femme. Chacun parti à la recherche de leurs conjoints respectifs, dont ils n'ont plus de nouvelles, lui depuis seize ans et elle, depuis deux. Le lieu de leurs recherches : le village de Fengje, au sud de la Chine, théâtre d'un projet démiurgique et mégalomane : le barrage des Trois Gorges, le plus immense barrage du monde. Dans cet endroit quasi irréel, on s'affaire à relocaliser la population et à détruire le village, vieux de deux mille ans, et qui sera bientôt complètement englouti par les eaux. Un monde est sur le point de disparaître, et un autre est en train de naître.
Dès les premières images, splendides, de l'arrivée de cet homme parti sur les traces de son passé, le ton est donné : aux confins du documentaire poétique, Jia Zhang-Ke privilégie un regard mélancolique, attentif au mouvement des corps d'individus emportés par la tourmente d'une société qui s'industrialise à une vitesse fracassante, rasant littéralement son passé. Refusant la dénonciation politique explicite - qui serait de toute façon sévèrement réprimée par les autorités chinoises - tout comme le documentaire conventionnel qui dresserait un portrait de ce projet monumental, aux répercussions sociales et humaines consternantes, le cinéaste poursuit une démarche stylistique contemplative qui trouve sans doute ici son plus grand achèvement.
Avec l'aide de longs plans séquences, qui rappellent en de nombreux endroits les mouvements de caméra lents et hypnotiques de Hou Hsiao-Hsien, Jia braque sa lentille sur ces paysages saisissants, presque irréels tant ils sont démesurés, noyés dans le brouillard et l'humidité. Mais il s'attarde davantage sur ces lieux en démolition, et sur les corps meurtris de ceux qui accomplissent ce dur ouvrage, avec une empathie renversante. Sous son oeil d'esthète sensible, le langage des corps, tantôt massifs ou affaissés, traduit mieux que les mots le poids de l'histoire. On pense ainsi, étonnamment, à l'exploration physique similaire qu'avait effectuée Claire Denis, avec Beau Travail. Ici, le corps de ces hommes devient la matière même du film - sueur, labeur, blessures, cigarettes, nourriture sont le quotidien de ces travailleurs horriblement exploités et vivant dans des conditions de travail et de dénuement extrêmes - tout autant que cette quête des deux personnages principaux, solitaires et perdus, sans cesse ramenés au constat d'un monde à l'image de leur vie : brisée, tels ces édifices et ces pierres qui s'effondrent devant eux.
Un certain pessimisme enveloppe Still Life, lourd du constat d'une société en déroute, fière de ses réalisations titanesques, mais aveugle devant la tragédie et le prix humain à payer pour ceux qui y participent ou qui le subissent. Heureusement, le regard de Jia Zhang-Ke est pourvu d'une sensualité lancinante, qui témoigne d'une profonde humanité. Le film n'est pas non plus exempt de touches d'humour surprenantes - comme ce jeune adolescent, émule de Chow Yun-Fat, qui reprend des scènes de films de John Woo - ainsi que de quelques fulgurances fantastiques surgies sans crier gare. Ces quelques saillies s'immiscent au coeur d'une réalisation se déployant avec une lenteur excessive, agissant en exact contrepoids avec l'empressement d'une société obsédée par la performance et l'efficacité.
Lauréat du Lion d'or de Venise amplement mérité, Still Life est l'un des sommets de la filmographie essentielle de ce jeune cinéaste chinois, aux côtés de The World. Poursuivant sa réflexion sur une Chine en pleine mutation, son film est une leçon de cinéma à portée sociale, une oeuvre admirable en tous points, dont la dimension documentaire est admirablement mise en relief par une direction photo et un travail de mise en scène époustouflants. Du grand art, et surtout, un regard patient et attentif, d'une rare pertinence.