Sous le sable
François Ozon
2000, 92 minutes
Dès son premier long métrage, le décapant et provocateur Sitcom, François Ozon avait imposé un ton inédit dans le cinéma français contemporain. Ses penchants affirmés pour l'illustration franche de perversions sexuelles, dans une perspective marquée par une critique sociale ironique et mordante, de même que son attachement à un certain univers trash et anti-bourgeois, le plaçaient, en compagnie d'Albert Dupontel (Bernie), parmi les principaux représentants d'une nouvelle vague iconoclaste hexagonale aux antipodes du film d'auteur français usuel. Veine qu'avait confirmé son second film Les Amants criminels, oeuvre plus dramatique et inégale mais toujours baignée de thèmes morbides et sexuels, et entachée de bonnes doses d'hémoglobine et de situations sordides. On croyait sa réputation, son style installés. Avec Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, toutefois, troisième film au huis clos théâtral kitsch adapté d'une pièce de Fassbinder, Ozon annonçait déjà l'exploration de nouveaux territoires, plus résolument auteuristes. Bien que fidèle à son univers, il signait là les premiers jalons d'une évolution stylistique et artistique marquée par l'épure d'une mise en scène à l'étrange classicisme, quasi surréel. Qu'il récidive aujourd'hui avec une oeuvre aussi mature et achevée, beaucoup plus près du cinéma français classique des années soixante-dix, celui d'un Claude Sautet ou d'un Claude Chabrol par exemple, confirme ce qui se pressentait déjà dans Gouttes d'eau... : que François Ozon, après une entrée en scène tonitruante et tapageuse, se dirige vers une véritable démarche d'auteur, parmi les plus denses et exigeantes en France en ce moment. Sous le sable, à cet égard, constitue un point tournant et un sommet, le grand film de Ozon, que l'on n'attendait pas si tôt dans sa jeune filmographie.
Les vacances, la plage : point de départ du récit, lieu du drame, moment du basculement, cristallisation d'un malaise latent mais palpable. Sous le sable commence et reprend là où plusieurs films français récents avaient établi leur point de rupture : qu'on pense à Harry, un ami qui vous veut du bien et Petits Arrangements avec les morts, pour ne nommer qu'eux. Marie (Charlotte Rampling, sublime) et Jean (Bruno Cremer), couple dans la cinquantaine, se dirigent vers leur maison d'été. Au lendemain de leur arrivée, un drame insolite brisera ce moment de repos et de ressourcement : Jean, parti se baigner dans la mer, ne revient pas, laissant Marie affolée, seule, dans le trouble et le questionnement. S'est-il noyé ? impossible de savoir : aucune trace de lui. Disparu subitement tel un fantôme, il place Marie en état d'attente et de latence. Elle doit bientôt faire face à l'évidence : Jean n'est plus là, elle doit reprendre sa vie et apprendre à vivre sans lui. Mais après vingt-cinq ans de vie commune, devant l'incertitude de son sort (mort ? en fuite ?), Marie ne peut se résoudre à croire en son absence. Elle poursuit sa vie, un peu, comme si rien ne s'était passé.
Parti d'une prémisse ténue, magnifiquement suivie tout au long d'un récit à l'étrangeté subtile, aux dérapages contrôlés et savamment dosés, François Ozon signe un drame psychologique qui, amorcé comme une fascinante réflexion sur le travail impossible du deuil, se mue en une réflexion complexe sur le couple, sur son morcellement, son intimité, ses zones troubles. Film sur le temps et ses irréparables dommages, Sous le sable aborde de façon physique, charnelle, et avec un infini sens de la durée, tous les aspects de la vie à deux : les habitudes, les complicités, mais aussi le vieillissement, la communication et les silences, la présence et son envers jamais éloigné, l'absence. Le rapport à l'autre, la solitude, deux faces d'un même envers. Toujours à la frontière de l'onirique et du bizarre, voire du fantastique, le film nous fait glisser dans le quotidien de Marie, maintenant seule, mais qui sent et qui voit Jean, littéralement, habiter leur espace commun désormais marqué par le manque. Ozon évite le double écueil de l'apitoiement mélodramatique et du surnaturel appuyé : Sous le sable n'emprunte aucune des voies attendues de l'après disparition, et ne fait de ce magnifique personnage de Marie ni une folle hantée par un spectre, ni une veuve éplorée. Prenant appui sur le mystère entourant le sort de Jean, sur lequel repose tout l'équilibre du film sans jamais verser vulgairement dans le suspense ou l'intrigue qu'il pourrait suggérer, le film navigue au contraire en un univers inédit, près du réalisme distorsionné d'un Bunuel, où le sentiment d'étrangeté devant les comportements insolites de Marie s'accompagne d'une émouvante attention portée aux fluctuations de son état et aux détails de sa "nouvelle vie", où elle assume un nouveau rôle tiraillé entre fidélité (au disparu) et liberté (retrouvée). D'où la mouvance des sensations, des atmosphères, qui donne lieu à des séquences formidables d'authenticité mais en même temps curieusement décalées, près du rêve. Car l'univers de Ozon, plus que jamais ici, semble opérer un léger décalage avec la réalité, décalage perceptible mais invisible, qui montre que Sous le sable est autant un film sur le temps - le vieillissement, la perte, la solitude - qu'un film d'espace, espace public et privé. La singulière atmosphère du film, son originalité, repose sur l'occupation des lieux par Marie, où son esprit recompose le réel et comble le manque. Rares sont les cinéastes aptes à créer un univers hypnotique où tout est à la fois reconnaissable, identifiable, et aussi différent, distordu. Ozon atteint cet état limitrophe singulier avec ce film.
Du coup, la flamboyance du cinéaste laisse place à un étonnant travail d'épure et d'économie de style, quasi dénué d'effets, comme si Sous le sable exposait un cinéaste soudainement dégagé de l'épate visuelle qui avait imposé sa griffe. Déjà perceptible dans la théâtralisation outrancière et le cadrage très serré des scènes de Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, cette sobriété toute classique n'est toutefois plus volontairement rétro, mais authentiquement rattachée à la meilleure tradition du cinéma français. Traitement moins tape-à-l'oeil, témoin d'une évolution renversante qui ne signifie en rien un abandon des préoccupations formelles. La qualité des plans, des images magnifiques et un sens inventif du cadrage attestent d'une attention particulière accordée à l'esthétique, et sous cette apparente simplicité, on retrouve indéniablement la signature Ozon, qui semble ici être brusquement passé à un stade supérieur de sa démarche.
Cet audacieux et sensible portrait d'une femme dans la cinquantaine aura enfin donné à Charlotte Rampling, actrice malheureusement trop rare au cinéma, l'occasion de déployer son jeu extraordinaire. Le personnage de Marie, entre ses mains, atteint des sommets d'intensité, tour à tour vulnérable, fière, sensuelle, préoccupée, joyeuse, triste. Par-dessus tout, vivante. L'actrice habite ce rôle avec une force et une conviction qui, à elles seules, assurent la réussite du film. Ceux qui avaient jusqu'ici boudé ou trouvé à redire devant le talent brut et l'esbroufe de François Ozon apprécieront le chemin parcouru depuis Sitcom : car Sous le sable s'impose comme une oeuvre profonde et envoûtante, un grand film porté par un personnage inoubliable.