Schramm

Jörg Buttgereit

Allemagne

1993, 75 minutes

Pour son quatrième long métrage, six ans après Nekromantik, l'enfant terrible du cinéma allemand décide de s’attaquer, après tant d’autres, au serial killer movie. On pouvait craindre que Jörg Buttgereit ne cède son approche libre et farouchement indépendante aux facilités d'un sujet en vogue au cinéma depuis l'engouement suscité par Silence of the Lambs, Natural Born Killers et leurs dérivés sensationnalistes. Il n'en est rien. Au contraire, plus fidèle que jamais à ses thèmes et obsessions de prédilection, mais avec une maturité et un épanouissement artistique remarquables, poursuivant, approfondissant sa démarche iconoclaste et subversive sans la moindre concession, Buttgereit réalise avec Schramm l’une des plus troublantes, complexes et intelligentes explorations de ce phénomène vues au cinéma, et son film le plus personnel, dense et abouti. Proche parent de Henry : Portrait of Serial Killer, dont il est le versant expérimental et surréaliste, il offre une incursion terrible et éprouvante dans la vie - plutôt dans l'esprit - d'un tueur en série.         

Schramm dresse le portrait fictif de Lothar Schramm, chauffeur de taxi solitaire souffrant de graves problèmes psychiques, sentimentaux et sexuels qui le poussent vers le meurtre et les actes nécrophiles. Inventif, sombre et désespéré, dénué de la tonalité humoristique et absurde des films précédents du cinéaste, soudainement plus grave et pessimiste, le film adopte la perspective du tueur, et oblige le spectateur à se confronter à l'univers mental délirant et pathologique de Schramm, dont on suit les méandres mémoriels. Affalé sur le plancher, gisant dans une mare de sang, tombé de l'escabeau où il était monté pour dissimuler derrière une couche de peinture  le sang de ses dernières victimes éclaboussant les murs de son appartement, Schramm revisite dans son esprit les derniers jours de son existence, notamment sa relation avec sa voisine, dont il est amoureux mais à qui il est profondément incapable de dévoiler ses sentiments. En une série de flash-back qui font alterner événements, rêves, fantasmes et visions, le film, épousant la pensée délirante et obsessive du personnage principal, nous met une fois de plus devant un être à la fixation sexuelle et macabre horrifiante. Mais cette fois-ci, le ton n'est pas à la rigolade, et le portrait de Buttgereit compose un terrible et lourd cauchemar.

Alors que l’abord d’un tel sujet laissait présager les pires représentations repoussantes, Buttgereit signe contre toute attente un film d’art et d’essai psychologique, et non un thriller ou un film d’horreur, quoique plusieurs scènes insoutenables et particulièrement explicites viennent témoigner de la profonde filiation de Buttgereit à la frange la plus extrémiste et sans concession du cinéma d’exploitation underground et gore. Buttgereit ne s’est surtout pas assagi : à la manière de Cronenberg, son mentor auquel il ressemble de plus en plus, son style horrifique issu du sous-genre shocker s’est épuré et intellectualisé. Son propos n'en est que plus percutant et sa mise en scène, plus stylisée mais toujours aussi choquante, y gagne en force d'impact. Schramm c’est, si on veut, le Naked Lunch de Buttgereit, un projet expérimental avant-gardiste qui étonne par son approche subjective, ses motifs surréalistes-horrifiques (tels un vagin castrateur freudien et une scène d’énucléation onirique sur une chaise de dentiste) et la perspective humaniste qui explorent de l’intérieur la psyché d’un tueur-obsédé sexuel à l’agonie hanté par la culpabilité et le remords. La force et la singularité du film tiennent dans le refus du cinéaste d'emprunter les voies usuelles du film de tueur en série : Buttgereit insiste non pas sur les actes de violence perpétrés envers des victimes, présents ici en nombre restreint, mais plutôt sur la détresse émotive de Schramm, sa vulnérabilité, son univers mental et plus que tout la culpabilité et la fascination masochiste qui le tenaillent, et qui le poussent à s'infliger d'horribles punitions corporelles - l'une d'elles, digne de la réputation extrême du réalisateur, est un sommet d'atrocité et d'abjection.

Détournant et désamorçant l'appartenance du serial killer movie au thriller, utilisant des motifs horrifiques pour installer une atmosphère surréaliste morbide et claustrophobique, Buttgereit présente un projet de film d’auteur traversé de références à Cronenberg, à Taxi Driver et à Eraserhead, retravaillant ses thèmes obsessionnels – sexe et mort interreliés – de façon magistrale. Schramm  fait maintenant partie, avec C’est arrivé près de chez vous, des œuvres cultes les plus accomplies et les plus importantes des dix dernières années, un film majeur et sans concession dont la réputation culte est totalement méritée. Les inconditionnels de David Cronenberg doivent absolument découvrir ce cinéaste dont la parenté et les liens profonds avec l'oeuvre du maître canadien de la perversité et du malsain en font un cinéaste de premier plan, injustement considéré comme un vulgaire provocateur, alors que ses films, Schramm en tête, composent un univers et une vision dont le cauchemar halluciné et terrifiant nous hante à jamais.

 

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