Requiem for a Dream

Darren Aronofsky

États-Unis

2000, 102 minutes

Une hallucinante et éprouvante descente aux enfers de la drogue et de la dépendance. Mais nom de dieu, quel film! Deux ans après le singulier et cultissime Pi, le talentueux cinéaste américain Darren Aronofsky signe de nouveau un opus limite qui s'impose immédiatement, à la manière de son précédent film, comme une expérience de cinéma incomparable et mémorable. Avec davantage de moyens, une distribution rien de moins qu'excellente et un sens démiurgique de la mise en scène et du montage, Aronofsky mène les cinéphiles vers un univers cauchemardesque et complètement paranoïaque duquel on ne sort pas indemne et qui culmine, dans sa dernière partie, en un délire surréaliste inqualifiable. Un grand film malade qui intoxique et déstabilise profondément.

requiem.1.jpg (8853 octets)Requiem for a dream aborde l'univers de la drogue sous l'angle de la dépendance et de la déchéance, à travers le prisme subjectif de quatre personnages principaux aux prises avec les affres de leur accoutumance : un couple de jeunes paumés marginaux (Jared Leto - Jennifer Connelly) et leur copain de trips et de highs psychotropes (Marlon Wayans), abonnés aux drogues dures, et la mère du premier (Ellen Burstyn), tv addict enfermée dans son appartement miteux, qui rêve de faire une apparition sur le petit écran et qui est sujet aux effets secondaires de pilules amaigrissantes qu'on lui a prescrites afin de retrouver une taille svelte. Inspiré de l'oeuvre de Hubert Selby Jr., rigoureusement construit, le film est divisé en quatre parties identifiées au passage des saisons et qui synthétisent les diverses étapes de la dépendance, du stade euphorique des débuts suivi par des périodes de dépression et de repli sur soi, pour déboucher sur le manque, la panique et le dérèglement de la personnalité et du contrôle de soi qui mènent tout droit vers le pire des cauchemars

requiem.2.jpg (11809 octets)Comme on pouvait s'y attendre avec le réalisateur de Pi, Requiem for a Dream ne ménage pas le spectateur à aucun niveau, ni psychologiquement, ni visuellement. Issu d'une culture qui mélange allègrement l'esthétique clip et le cinéma expérimental, le cinéma populaire, les effets-chocs du film de genre et une vision d'auteur, Aronofsky amalgame tout cela de manière fort habile et concluante, même si cela n'exclut pas, à l'occasion, quelques dérapages un peu plus complaisants et tape-à-l'oeil, surtout en ouverture. La facture branchée et léchée pourra en irriter certains, il faut faire avec, elle fait partie intégrante de la démarche du cinéaste et de son fidèle collaborateur Matthew Libatique, directeur photo qui insuffle au film des couleurs, des textures fascinantes. Un peu à la manière d'un Tarantino sur l'acide, porté sur la surenchère, la sophistication et l'audace visuelle et narrative, Aronofsky n'a de cesse de multiplier les expériences techniques, à commencer par l'utilisation des split screen, de la caméra subjective collée au personnage (on pense à Spike Lee et à ses dispositifs frontaux qui font se déplacer les personnages sans qu'ils ne semblent bouger), les accélérés et un montage pour le moins féroce et agressif que les fans de Pi retrouveront avec délectation. Le cinéaste lui-même parle d'un montage et d'une esthétique 'hip-hop", qui doivent beaucoup à la culture populaire, au techno et au rap. On peut trouver cela lassant ou tape-à-l'oeil, on ne peut nier l'efficacité et la maîtrise de ce code narratif emprunté aux nouvelles cultures urbaines, auxquelles s'identifie résolument Aronofsky.

requiem.3.jpg (9318 octets)La force du film réside justement dans son inventivité visuelle et dans son implacable déploiement qui va progressivement projeter le spectateur au sein d'un cauchemar onirique sans nom qui nous place devant la psyché dérapante et hystérique des personnages. Film sur l'effet de la drogue, Requiem for a Dream agit sur le spectateur et lui insuffle de grandes doses d'imagerie névrosée aux confins de l'horreur. On suit ainsi le parcours régressif et implacable de tous les personnages en une longue spirale descendante au bout de laquelle se trouve la mort, l'isolement, le désespoir. Dans la seconde partie, qui va en un long et essoufflant crescendo délirant, Aronofsky n'hésite pas à convoquer le plus sordide pour illustrer la chute et le désarroi, utilisant divers motifs fantastiques, oniriques et gore qui auront raison des plus résistants spectateurs. En bout de course, il y a non pas une posture moralisatrice sur les méfaits de la drogue, mais bien une formidable réflexion sur une société qui fabrique, construit et organise l'accoutumance à tous les niveaux, Aronofsky poursuivant ainsi le propos paranoïaque de la conspiration à l'oeuvre dans Pi, mais sous une variante plus subtile, qui analyse les mécanismes sociaux qui provoquent et entretiennent l'aliénation et la dépendance, notamment la télé et les objets de consommation, véritables monstres dévorants qui prennent vie et envahissent l'intimité de ces personnages, avec de fortes réminiscences du David Cronenberg de Videodrome.

requiem.4.jpg (13177 octets)La musique remarquable de Clint Mansell, appuyée par des salves funèbres du Kronos Quartet qui évoquent La Jeune Fille et la mort, et l'interprétation éblouissante de tous les acteurs achèvent de faire de ce film un moment de cinéma essentiel. À commencer par une Ellen Burstyn renversante dont on ne peut croire qu'elle n'ait pas remporté l'Oscar de la meilleure actrice pour ce rôle inoubliable auquel elle apporte une profondeur et une énergie du désespoir qui rendent palpables le malaise et la terreur. Jared Leto et Jennifer Connelly offrent eux aussi une interprétation inspirée et étoffée : ils disent avoir beaucoup donné et souffert lors du tournage du film, cela se sent et se communique à chaque instant. À côté de cela, Trainspotting n'apparaît que comme un vulgaire amuse-gueule : l'horreur, ici, est réelle, palpable et déroutante. Ce film porte Aronosfsky, avec James Gray, parmi les jeunes cinéastes américains de l'heure.

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