O Brother, Where Art Thou?

Joel et Ethan Coen

États-Unis / France / Royaume-Uni

2000, 107 minutes

Chaque film des frères Coen est attendu des cinéphiles avec une fébrile impatience. Les attentes sont à la mesure et à la hauteur de leur réputation de cinéastes de grand talent et d'une folle inventivité, réputation bâtie à l'aide d'une oeuvre majeure dans le cinéma américain récent, forte d'un style inimitable et nourrie d'une gigantesque culture cinéphile. Et forcément, les risques de déception augmentent selon le degré et les proportions qu'emprunte leur succès d'estime : ainsi, O Brother Where Art Thou?, huitième titre signé par le tandem, souffre de la comparaison avec les plus grands films des plus célèbres frères du cinéma actuel, ce qui explique sans doute en grande partie que le film soit apparu lors de sa sortie comme une oeuvre mineure et un peu vaine aux yeux de plusieurs, même aux yeux de certains de leurs plus ardents et fidèles défenseurs. Mais O Brother... est-il un film à ce point raté ou simplement inintéressant, qui dépare leur oeuvre? Bien sûr que non, bien au contraire, et bien que l'on puisse reconnaître qu'il ne s'agit pas là de leur film le plus inspiré et abouti, force est d'avouer que nous sommes devant une oeuvre ludique de très belle tenue, admirablement photographiée et réalisée, une comédie rocambolesque et hybride avec une facture soignée et riche, qui plus est en parfaite continuité avec leur univers surréaliste et leur penchant comique de plus en plus affirmé.

Quand les Three Stooges rencontrent L'Odyssée d'Homère sur les traces du Ku Klux Klan, quelque part dans un Sud américain début de siècle et riche en névroses réactionnaires, sur fond de blues, de Dapper Dan (pour bien coiffer ses cheveux, voyons!) et de fièvre électorale, ça donne... un film des frères Coen, dans la plus pure et jouissive lignée de Arizona Dream et The Hudsucker Proxy. Ceux qui attendent lourdeur, épure et tragique façon Fargo, ou encore virtuosité intellectuelle et macabre symbolique façon Barton Fink, leurs deux chefs-d'oeuvre incontestés, en seront quittes pour êtres déçus. Ce qui ne fait pas de O Brother un mauvais film pour autant. Le projet s'annonçait si alléchant sur papier que le résultat n'atteint sans doute pas le niveau de transcendance anticipé, mais qu'importe, cette fable absurde librement (très librement) inspirée de L'Odyssée d'Homère nous offre une incursion signifiante et pleine d'imagination dans le Sud américain profond et la culture populaire des États-Unis. Car les frères Coen sont ici, une fois de plus, beaucoup plus près d'une certaine tradition loufoque et burlesque issue de la comédie populaire américaine et du slapstick des années quarante et cinquante que des milieux intellectuels et littéraires auxquels on tente désespérément de les rattacher. Du texte homérique, ils ne retiennent que quelques éléments superficiels, retravaillés selon leur propre univers imaginaire fortement teinté de dérision et d'absurde : ainsi, les figures du Cyclope, des Sirères, d'Ulysse, de Pénélope et du voyage initiatique restent au niveau de clins d'oeil complices et amusés lancés aux spectateurs, sans prétention autre, d'évidence, que de s'amuser avec ces motifs mythiques.

On ne change pas les frères Coen, ici plus que jamais fidèles aux thèmes emblématiques de leur univers, reconduisant les mêmes figures d'anti-héros, d'individus paumés, de parias dont la quête quelque peu dérisoire et délirante se heurte au chaos de la société dans laquelle ils doivent se débattre, quête encore une fois rattachée au rêve américain de la gloire et de la fortune, mais prenant les chemins du crime (et qui n'est pas innocemment campée en pleine Dépression). Ici, ce sont trois forçats, joués avec plein de verve et juste ce qu'il faut de cabotinage par George Clooney, Tim Blake Nelson et John Turturro, qui s'échappent et qui partent à la recherche d'un trésor caché par le premier. Sur leur route, pourchassés par les autorités, ils vont rencontrer une série de personnages tous plus étranges les uns que les autres : des truands, un homme qui a vendu son âme au diable et des politiciens aux convictions quelque peu extrémistes et opportunistes. Sur le mode du récit picaresque, O Brother... narre les mésaventures de ce trio en escapade sur les routes du Sud, dans une sorte de road movie débridé, revisité par le comique rétro et la mythologie grecque, nourri de dialogues pleins de mots d'esprit et d'un slang pittoresque qui côtoient sans problème des numéros musicaux folk, country et blues irrésistibles. Les nombreuses chansons et extraits musicaux sont essentiels à la dynamique et à la structure du film qui, sous plusieurs aspects, relève presque de la comédie musicale. Le cinéma toujours très physique des frères Coen (les corps sont, comme dans tous leurs films, sans cesse projetés dans le airs, jetés contre le sol, frappés, blessés) y trouve un complément admirable.

La mise en scène, depuis toujours virtuose et somptueuse, conserve sa singulière originalité, ici magnifiquement rehaussée d'une "pixellisation" digitale des couleurs donnant aux images un fini ancien qui privilégie les teintes brunes, jaunes et grises qui recréent parfaitement l'ambiance et l'effet rétro recherchés. Le sens de l'espace et des corps, ainsi que leur captation saisissante, y acquièrent un supplément de signification enrichi par ce traitement visuel en accord total avec l'esthétique racée des frères Coen et de leur excellent directeur photo attitré Roger Deakins. En somme, à tous les niveaux, et si l'on accepte le ton volontiers outrancier et burlesque de cette comédie ludique, folle et sans prétention, nous sommes devant une indéniable réussite cinématographique. Décidément, la critique a été bien sévère à l'endroit de O Brother, Where Art Thou?, qui représente le fruit d'un authentique travail d'artisan comme il s'en fait peu de nos jours dans le cinéma américain. On aura fait au film les même reproches qu'à The Hudsucker Proxy en 1994 : cabotinage, absence de profondeur, complaisance et surenchère stylistique, etc. Rien de tout cela ne s'applique. Au contraire, les frères Coen maîtrisent parfaitement le registre humoristique, et leur veine comique se situe sans conteste parmi les plus belles et solides réussites du genre. Certains dénigreraient-ils toute une partie de leur oeuvre par pur snobisme intellectuel? Cela serait passer outre un aspect essentiel de leur travail, et s'il est vrai que l'inimitable verve caustique des frères Coen ne semble pas, à certains moments, aussi présente et accomplie dans ce O Brother..., cela ne devrait pas pour autant nous empêcher de savourer ce délicieux et doux délire, ni d'en admirer les nombreuses qualités.

 

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