Nue propriété

Joachim Lafosse

Belgique / France / Luxembourg

2007, 95 minutes

 

D'inextricables et douloureuses dynamiques familiales sont à l'oeuvre dans ce film éprouvant et implacable de Joachim Lafosse. Isabelle Huppert, toujours aussi éblouissante, y joue le rôle de Pascale, une mère qui doit composer avec le caractère difficile de ses deux fils jumeaux. Parvenus à l'âge adulte, ceux-ci continuent de se comporter en véritables adolescents attardés et immatures. La situation est particulièrement délicate avec Thierry (Jérémie Renier, formidable et détestable, dans un de ses meilleurs rôles), un être caractériel et égoïste qui exerce une véritable tyrannie sur ce curieux ménage à trois traversé de rapports de force complexes et marqué par une terrible et insidieuse violence psychologique. Lorsque Pascale jongle avec l'idée de vendre la demeure familiale afin de s'affranchir de cette vie étouffante, elle doit faire face à la réaction démesurément négative de ses fils, et surtout de Thierry, qui rejette avec fracas cette éventualité. Le fragile équilibre de leurs rapports s'en trouvera sérieusement ébranlé.

 

La maison devient alors l'enjeu et le révélateur de ce qui est en fait un véritable jeu de pouvoir qui s'installe entre une mère déchirée entre son devoir maternel et ses velléités d'émancipation personnelle et un fils qui s'érige en seigneur des lieux à coups d'affronts et d'explosions émotives. Pris entre les deux, l'autre jumeau (Yannick Renier, frère de l'acteur, excellent dans un rôle intériorisé tout en contrastes avec le jeu exacerbé de Jérémie) subit la pression de ces deux pôles dominants. La joute, brutale et insidieuse, est aussi physique que verbale, et se déploie autant dans les non-dits que dans les emportements de chacun. Sur le plan des dialogues, Lafosse et son coscénariste ont composé des répliques percutantes et finement ciselées, ainsi qu'un récit admirablement mené dans les derniers retranchements des dérapages familiaux qui tournent au vinaigre. Le trio d'acteurs est renversant : Huppert, de nouveau sublime, développe un personnage déroutant, à la fois fragile et inébranlable. D'un bloc, imposant et entier, Jérémie Renier lui donne la réplique avec une assurance remarquable. L'interaction avec son frère fictif et réel est d'une véracité époustouflante, en particulier dans leur proximité physique et leur complicité qui vire rapidement à la pagaille.

 

Enregistrant le choc viscéral de ses protagonistes envahis par leur ressentiment respectif et en conflit ouvert et perpétuel avec les autres membres du clan, la mise en scène de Lafosse est aux antipodes du séisme émotif qu'elle saisit de manière quasi détachée, avec une cruelle attention aux détails. Maîtrisée, constituée essentiellement de longs plans fixes, la réalisation austère et clinique du cinéaste évoque tant le travail des frères Dardenne que celui de Bruno Dumont ou même des premiers films de Xavier Beauvois. Hyperréaliste, soigneusement cadrée, elle met du temps à se révéler tant elle est efficace. Certaines scènes ont une allure quasi documentaire, tant elles respirent l'authenticité, tout en étant rehaussées d'un travail d'orfèvre au niveau de la composition de l'image. Joachim Lafosse dévoile ainsi autant d'aptitudes à saisir l'humain en exposant ses tares et ses faiblesses - le film s'ouvre avec une dédicace éloquente : "À nos limites" - qu'un talent de metteur en scène d'exception. Son regard est celui d'un fin observateur, patient mais impitoyable, avant que la caméra ne prenne son envol, dans une finale lyrique et saisissante, digne de celle de Japon, de Carlos Reygadas.

 

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