Nos vies privées

Denis Côté

Canada

2007, 82 minutes

Distribution : Atopia

Pendant que les médias grand public s'agitent ad nauseam devant les niaiseries dépassées d'un Denys Arcand, de jeunes cinéastes s'affairent à donner un nouveau souffle au cinéma québécois et à élargir ses horizons. Parmi ces talentueux défricheurs en marge de la production commerciale formatée, on pourra nommer les Karim Hussain, Stéphane Lafleur et Noël Mitrani, ainsi que Denis Côté, dont le deuxième long métrage, Nos vie privées, nous convie à une bien singulière expérience cinématographique, inédite en nos contrées. Réalisé pour une bouchée de pain - un budget de 20 000 $ - cet objet insolite et férocement indépendant confirme l'originalité et la rigueur de la démarche de Côté, située au confluent du cinéma expérimental, du documentaire et du cinéma-vérité. Exigeant, voire austère, son travail est tout aussi fascinant que déroutant, d'autant plus qu'il prend ici la forme d'un exotisme décalé aux parfums délétères d'érotisme, de mystère et de tourmente amoureuse.

À l'origine de cette oeuvre énigmatique, charnelle et vaporeuse, qui ne cesse d'emprunter des avenues surprenantes, se trouve un projet audacieux, périlleux même. Passionné par les pays de l'ancienne Europe de l'Est, caressant l'idée de tourner un film en Bulgarie, Côté est entré en contact avec deux acteurs bulgares, formant également un couple dans le quotidien : lui, Penko Gospodinov, et elle, Anastassia Liutova, tous deux formidables dans le rôle de Philip et de Milena. Ayant rédigé le scénario de deux inconnus ayant fait connaissance sur le web, s'étant adonnés pendant plusieurs mois à la séduction virtuelle et ayant décidé de se rencontrer, le cinéaste a invité les acteurs au Québec, le temps du tournage du film. Ceux-ci ont traduit les dialogues en langue bulgare et ont interprété ces personnages qui se rencontrent dans un lieu reclus, au fin fond de la forêt québécoise. Liutova joue le rôle d'une émigrée bulgare habitant au Québec, et ayant invité son amant virtuel bulgare à la rejoindre à l'autre bout du monde, dans un chalet isolé, durant trois semaines passées en vase clos, où ils apprendront à se connaître, et peut-être à s'aimer. Le passage du virtuel au réel, du fantasme à son incarnation concrète, forcément plus complexe, ne se fera pas, on s'en doute bien, sans ondes de choc.

Nos vies privées a donc la particularité d'être le premier film québécois tourné en langue bulgare. Mais cette composante exotique n'est qu'un des nombreux aspects inusités d'un film qui ne cesse de confondre et de déjouer les attentes du spectateur. Amorcé de manière réaliste, le film expose tout d'abord la rencontre et l'apprivoisement de deux êtres qui se connaissent à la fois beaucoup et pas du tout. Motif fondamental des relations virtuelles, ce paradoxe est magnifiquement illustré par le récit de Côté, qui aborde avec un grande justesse les effets pervers de ces nouveaux modes de communication sur la véritable rencontre et sur cette relation naissante entre deux individus. Dans cette première partie sensuelle et ludique, Philip et Milena apparaissent sous les doubles traits de fougueux nouveaux amants et d'un vieux couple, étrange dichotomie qui fonde leurs rapports d'entrée de jeu. Le film explore ainsi les pièges de la découverte de l'autre, biaisée par la perception qui s'est développée initialement, lors de leurs échanges virtuels, ainsi que la modification de cette perception, lorsque confrontée aux contradictions dévoilées par le décalage ressenti devant les réactions de la véritable personne, dans le réel. Ce thème, bien de son époque, est brillamment mis en relief par la découverte parallèle de la société québécoise par Philip, lors d'incursions hors du huis clos amoureux, notamment à une taverne locale ainsi qu'au Festival du Cochon de Ste-Perpétue. Ces scènes offrent des moments aux accents documentaires saisissants, où Côté s'inscrit en continuité avec l'héritage du cinéma-vérité québécois des années soixante et soixante-dix, comme il l'avait fait dans son film précédent, Les États nordiques.

La deuxième partie du film empruntera toutefois des avenues insoupçonnées, et plongera dans des zones ténébreuses et nébuleuses qui en laisseront plus d'un perplexe. Deux événements bizarres et symboliques vont agir comme point de rupture, et la suite ne sera pas de tout repos. À partir de là, Nos vies privées va prendre son élan expérimental, non sans évoquer, notamment, le cinéma de Philippe Grandrieux et de Claire Denis. De l'intelligente exploration charnelle et quasi documentaire d'un phénomène social actuel, le film de Denis Côté se sera ainsi transformé en un passionnant et audacieux voyage viscéral et sensoriel au coeur des doutes, des angoisses et des peurs de ses deux protagonistes, suggérant de multiples pistes de lecture. De réaliste, l'aventure aura ainsi pris des airs oniriques, inquiétants et insaisissables, empruntant une forme libre et ouverte, presque sauvage, vaguement appuyée par des motifs de films de série B, mais utilisés d'une manière extrêmement personnelle et novatrice. Après l'exultation des corps, Nos vies privées s'achève dans le chaos informe des émotions désenchantées, et nous laisse stupéfait et songeur, avant de faire son oeuvre, lentement mais sûrement, au creux de notre mémoire. C'est peu de dire que le cinéma de Denis Côté ne ressemble à nul autre dans le paysage cinématographique québécois actuel. Vivement son prochain film.

Photos et affiche : Atopia

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