No Country For Old Men

Joel et Ethan Coen

États-Unis

2007, 122 minutes

Aussi bien l'avouer : on avait pratiquement jeté la serviette. On les avait même chassés de notre radar cinéphile, les frères Coen, trouvés coupables de deux faux pas consécutifs du côté d'un cinéma commercial et formaté dénué du moindre intérêt. Pour avoir été un fan indéfectible depuis la première heure, comment expliquer l'ampleur de la déception engendrée par Intolerable Cruelty et The Ladykillers? Disparue leur verve et leur regard si singulier, au profit d'un inexcusable fléchissement devant l'appel des sirènes hollywoodiennes. Ce qui explique qu'on avait propulsé les frérots au purgatoire des passions cinématographiques... sans doute trop rapidement. Car les frangins n'ont de toute évidence pas dit leur dernier mot. Voilà qu'ils renaissent de leurs cendres, tel un Phénix ayant soudainement retrouvé la rage de ses débuts. Nous ne sommes pas les premiers à le dire, tant c'est une évidence : No Country For Old Men est très certainement le meilleur film des frères Coen depuis The Big Lebowski, un retour colossal et grandiose que l'on n'attendait plus, à placer aux côtés de leurs trois chefs-d'oeuvre antérieurs : Blood Simple, Barton Fink et Fargo.

La matière et le casting avaient de quoi faire renaître l'espoir : l'adaptation d'un roman de Cormac McCarthy, romancier émérite dont l'univers semblait tout désigné pour collisionner avec celui des frères Coen, ainsi qu'une brochette d'acteurs de choix : Javier Bardem, Josh Brolin, Tommy Lee Jones et Woody Harrelson. Une solide équipée pour une virée brutale et impitoyable dans un bled perdu au fin fond du désert, dans le Texas des années quatre-vingt, où un homme (Brolin, excellent) tombe par hasard sur une transaction criminelle ayant fort mal viré. Ce coup du destin n'augure rien de bon, plus encore lorsqu'il découvre qu'un homme de main particulièrement sanguinaire (Bardem, formidable) est à ses trousses. Un cruel et stratégique jeu du chat et de la souris commence, tandis que le shérif local (Jones, parfait) pressent l'ampleur des dégâts à venir.

Ce qui va suivre est du plus pur Coen, versant sombre, violent et désespéré. Quelle délectation de les voir renouer avec les racines ayant constitué leur oeuvre : celles du film noir, ici rehaussées d'une dimension philosophique et traversées par des motifs empruntés au western crépusculaire. On redécouvre ici avec un mélange de soulagement, de familiarité et de jubilation totale la quintessence de leur univers : un sens aiguisé de l'absurde, un humour féroce, des personnages totalement déjantés, des dialogues incisifs et l'exploration des deux plus grands fondements de l'Amérique, à savoir la violence - particulièrement les armes à feu - et l'appât du gain. Éléments essentiels de leurs plus grands films, retrouvés ici intacts, et portés par un souffle totalement absent de leur filmographie récente. Dès l'ouverture, dont la sauvagerie n'est pas sans rappeler celle du Eastern Promises de Cronenberg, le climat de fureur et de tension du film est donné. L'intensité démentielle ne dérougira pas tout au long d'une première heure nerveuse et endiablée qui prend la forme d'une passionnante chasse à l'homme, où la maestria du duo est sans cesse à l'oeuvre.

Démarré sur des chapeaux de roue, le film prend ainsi rapidement la forme d'un suspense particulièrement haletant et sanglant, les Coen ne ménageant pas le spectateur du côté de l'hémoglobine et de la violence, qui surgit crûment et à tout moment, le plus souvent entre les mains du psychopathe ahurissant interprété par un Javier Bardem à la coiffure ridicule et au calme tout aussi olympique que la prouesse de ses exécutions sommaires. Mais des  considérations métaphysiques se tissent dans l'ombre de ce thriller viscéral qui révélera progressivement, dans sa seconde partie, les thèmes plus profonds qui sont à l'oeuvre. Car No Country For Old Men parle des plus vils et vicieux instincts de l'homme mais aussi, et surtout, de l'Amérique. Ce n'est pas un hasard si le récit prend la double forme du film noir et du western, et si le motif déclencheur de l'action et l'enjeu du carnage qui s'ensuit est encore une fois l'argent. Comme dans Fargo, l'appât du gain pousse à la criminalité et conduit inexorablement vers la confrontation et la mort. Pourtant, la course éperdue et les dérapages inhumains que le butin convoité provoque vont littéralement se dissoudre en cours de route, tel le macguffin de Hitchcock, pour laisser place à une méditation sur le hasard et sur la justice qui est fortement empreinte de pessimisme. Aussi, après avoir livré la marchandise à satiété en ouverture en termes d'action et de scènes chocs, le film empruntera des avenues surprenantes et beaucoup moins évidentes en fin de course. Plusieurs interpréteront ce basculement dans des zones plus complexes et ouvertes comme un essoufflement du rythme et un relâchement de l'intrigue. Il faut pourtant saluer cette dernière partie audacieuse et confondante qui, laissant libre cours à de multiples interprétations, hisse le film hors du simple exercice de genre. Nous sommes ainsi transportés dans un territoire dense et énigmatique qui fait écho aux autres sommets de l'oeuvre des Coen, nommément Barton Fink et Blood Simple.

Car si on a beaucoup comparé ce douzième long métrage des frères Coen à Fargo, auquel il est effectivement apparenté, c'est surtout leur opus initial qui revient constamment en mémoire en écoutant No Country For Old Men. Tant l'univers texan, l'étourdissante spirale de violence que le ton glauque et désenchanté et la réalisation renvoient directement à Blood Simple. Nulle régression toutefois, tant ce film explore des avenues bien à lui. Brillamment mis en scène, le récit sadique de McCarthy est porté à l'écran avec une infinie richesse de détails, rendus avec âpreté par la toujours aussi remarquable direction photo de Roger Deakins, fidèle collaborateur du tandem, dont le traitement de l'image est en symbiose avec la dureté et la sécheresse des lieux ainsi qu'avec la barbarie des événements. Une succession de plans amples dévoile la dimension majestueuse de l'environnement et l'aspect épique des péripéties grandguignolesques qui s'y déroulent, tandis que d'autres plans, plus rapprochés et cadrés à la perfection, font surgir une horreur effroyable, filmée avec une froideur chirurgicale qui est, elle aussi, fortement apparentée aux plus récents films de Cronenberg, devant lesquels cette oeuvre achevée et puissante n'a rien à envier.

Voilà donc les frères Coen qui, sourire en coin, reviennent par la grande porte en nous assénant ce virulent coup de semonce en plein ventre. No Country For Old Men est une oeuvre majeure, dense et sans concession, qui nous fait immédiatement pardonner leurs égarements récents. Si c'était pour mieux accoucher de ce sommet apocalyptique, le jeu en valait la chandelle.

***

Mention spéciale au petit comique qui aura trouvé le titre de la version française : Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme... On n'aurait pas pu inventer une plus insignifiante et ridicule interprétation du titre anglais original. Chapeau, vraiment. 

Lotus d'or

Incontournable Travelling Avant

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