Nekromantik
Jörg Buttgereit
1987, 75 minutes
Premier long métrage de Jörg Buttgereit, complété en 1987 alors qu’il avait 24 ans, Nekromantik est devenu une légende de l’histoire récente du cinéma. Ce film amateur, tourné sans censure ni retenue aucune par un autodidacte et son groupe d'amis sur une période de deux ans en Super 8 mm, avec les moyens du bord, a rapidement atteint le statut de film culte, dès sa sortie quasi-confidentielle en Allemagne, puis s'est rapidement imposé comme une des références ultimes du cinéma trash de la fin des années quatre-vingt. Reprenant les deux motifs fondamentaux du plus pur cinéma d'exploitation, le sexe et l'horreur, y incorporant une perspective expérimentale et absurde pratiquement inédite dans ce type de production, Buttgereit signe un brûlot fou furieux et malade dont le climat malsain et l'humour douteux font tout le charme vénéneux. Suscitant d'âpres controverses, objet d'interdiction en de nombreux pays, distribué et diffusé de façon clandestine, Nekromantik représente désormais le film maudit par excellence, peut-être l'un des films les plus repoussants jamais tournés, dépassant en excès quelques-uns des pires exemples du genre. Il aborde crûment, avec de nombreuses scènes sanguinolentes et particulièrement insoutenables, le thème tabou de la nécrophilie, en revisitant de façon inusitée la figure usée du triangle amoureux, y incorporant… un cadavre, objet de la passion perverse d’un couple nécrophile. Brillante et terrifiante relecture du ménage à trois, où sexe et mort s'interpellent sans cesse sur fond de farce macabre provocatrice et sordide.
Si le film a acquis une aussi incroyable notoriété pour une production underground à petit budget, c’est d'abord parce qu’il aborde son sujet sans détour, avec une frénésie, une authenticité et une audace que l'on ne retrouve plus dans le cinéma d'horreur indépendant d'aujourd'hui. Subversif, le film l'est tant au niveau des sujets abordés - sexualité déviante et obsessive, pulsions mortifères - que dans sa représentation graphique explicite et sensationnaliste, étonnamment réussie et maîtrisée, empruntant au gore une expressivité délirante reposant sur l'excès et l'emphase stylistique sanguinolente. Mais la dimension film d'exploitation et film extrême ne suffit pas pour expliquer l'engouement que suscite Nekromantik. Car c'est aussi, quoi que certaines âmes indignées en disent ou pensent, un film d'auteur, certes anarchiste et complaisant en de nombreux endroits, mais indéniablement traversé par un regard aussi personnel qu'original. Ainsi, le talent de cinéaste de Jörg Buttgereit ne cède jamais, en terme de rigueur et d'exigence dénuée de prétention, à l'aspect provocateur et délinquant de cette agression visuelle et morale extrême. Le style Buttgereit repose sur une série de ruptures de ton insolites, amenées principalement par un sens du montage et des enchaînements installant un climat d'absurdité un peu décalée, à l'humour noir appuyé, humour tordu et pervers, sinon douteux, qui culmine dans l'anthologique scène finale, véritable chef-d'oeuvre de drôlerie chaotique qui dépasse toutes les bornes du mauvais goût - scène depuis catégorisée comme l'une des plus épouvantables et ignobles jamais filmées.
Si les effets graphiques du genre horrifique sont ici utilisés à satiété, en revanche les rouages narratifs de ces productions sont dynamités de l'intérieur et mis en déroute systématiquement. De telle sorte que Nekromantik pourra à la fois décevoir les amateurs de films d'horreur à la structure et à l'esprit conventionnels - ceux-ci seront mis en déroute par le ton insolite et férocement anticonformiste du film - et les cinéphiles non habitués aux débordements des productions underground. Cherchant à réconcilier deux univers diamétralement opposés, Jörg Buttgereit aura signé un film indéfendable et inclassable, dont on peut être sûr qu'il ne sera jamais récupéré par l'establishment.
Film d’horreur presque expérimental, fort d’un montage audacieux et très personnel, Nekromantik mérite une place à part dans le cinéma underground et indépendant, tant il est fidèle à l’esprit punk et sauvage façon David Cronenberg - le Cronenberg de The Brood et de Shivers - tout en reposant sur un véritable projet de cinéma. Il est rare de voir des films de genre, plus encore des films d'exploitation gore, marqués d'un regard aussi personnel. Tout cela fait de Nekromantik un film radical et complètement malade, à l'humour noir ravageur aussi grotesque que désespéré, porté par une irrésistible musique tour à tour grandiloquente et glauque signée John Boy Walton, Hermann Kopp et Daktari Lorenz, et des images inoubliables. Voilà un must pour public averti et ouvert d'esprit.