Naissance des pieuvres
Céline Sciamma
2007, 85 minutes
Elles sont trois adolescentes de quinze ans. Plus tout à fait gamines, pas encore adultes. Il y a d'abord Marie (Pauline Acquart). Maigrichonne et d'une timidité presque maladive, elle est néanmoins portée par une curiosité sans bornes, qui la pousse à arpenter la piscine publique, surtout lors des concours de nage synchronisée. Son intérêt pour ce sport dissimule en fait d'autres préoccupations. Son regard fasciné se porte plus particulièrement sur Floriane (Adèle Hanel), meneuse de son équipe et allumeuse qui reluque les garçons. Les deux jeunes filles développent une étrange relation, tandis que Anne (Louise Blachère), l'amie boulotte et juvénile de Marie, cherche désespérément à faire de l'oeil à un garçon. Ainsi naîtront le désir, les balbutiements maladroits de l'amour et l'éveil sexuel, tant hétérosexuels qu'homosexuels, le temps d'un été passé aux abords de la piscine.
Pour son premier long métrage, Céline Sciamma a choisi d'aborder un thème largement exploité au cinéma : le passage à l'âge adulte. Ce qui n'empêche pas son portrait de l'adolescence féminine d'être d'une originalité et d'une sensibilité stupéfiantes. On aura rarement vu un film aborder aussi franchement la sexualité féminine à l'âge ingrat, sans le moindre sentimentalisme, et avec une admirable justesse. Dès l'ouverture, la cinéaste installe un climat de sensualité trouble, avec de magnifiques images des ballets aquatiques effectués par ces jeunes nageuses. Splendide métaphore évoquant la condition féminine moderne, où la volonté de plaire, d'impressionner et d'être belle apparaissent en surface, au prix d'un effort repérable lorsque la caméra glisse sous l'eau. Sciamma filme également leur travail infatigable et leurs préparatifs minutieux, de manière à la fois quasi documentaire et lyrique, sur fond de nappes de claviers envoûtantes, notes minimalistes qui sont évocatrices des enjeux émotifs et érotiques qui sont à l'oeuvre, et qui ne sont pas sans rappeler la musique de Air dans Virgin Suicides.
Naissance des pieuvres porte d'ailleurs des réminiscences de l'univers énigmatique du premier film de Sofia Coppola, duquel il se rapproche. Mais Céline Sciamma possède déjà une signature cinématographique bien à elle. La mise en scène est d'une précision clinique remarquable, expressive mais dénuée d'effets inutiles et sans jamais forcer la note, toujours d'une rigueur impressionnante. Refusant les clichés d'usage et la mièvrerie sentimentale, la cinéaste esquisse brillamment le désordre affectif qui accompagne les premiers émois de son trio de jeunes filles, avec toute la complexité des sentiments qui les entourent : la jalousie, la honte, la colère, le sentiment de rejet et l'envie. Très charnel, impudique même par moments, le film expose sans ambages les hésitations devant les premières expériences sexuelles, sans la moindre complaisance, avec un mélange d'ingénuité et de malaise d'une grande crédibilité. On saluera également la direction d'acteurs. Les trois jeunes comédiennes sont excellentes, en particulier Pauline Acquart, exceptionnelle dans le rôle principal. Poétique, fascinant et réussi de bout en bout, Naissance des pieuvres marque l'arrivée d'une cinéaste de talent. Voilà un film très singulier et personnel, à ne pas manquer.