Mulholland Drive
Trame sonore de Angelo Badalamenti
Milan (2001)
L'univers musical de Mulholland Drive est un élément central et insécable de l'expérience hallucinée et fantasmatique de cette oeuvre maîtresse de David Lynch. Les atmosphères hypnotiques que cette trame sonore distille, avec ses longs motifs minimalistes à la force souterraine émotive prenante, restent longtemps en mémoire après le visionnement de ce film mémorable. Et l'album, remarquable d'unité, qu'en ont tiré Lynch, Badalamenti et leur collaborateur John Neff, nous permet de poursuivre l'expérience, et de constater plus que jamais à quel point le travail de David Lynch doit une grande partie de sa force et de sa poésie à une musique qui fait partie prenante de la narration, du récit et de la mise en scène, qui en est un personnage clé, et non un accompagnement. Plus encore que dans leur précédentes collaborations, celles de Lost Highway et de The Straight Story notamment, le travail du tandem Lynch / Badalamenti atteint ici des sommets de densité émotive, où les textures mélodiques lyriques et mélancoliques façon Twin Peaks rencontrent la densité sonore sourde et oppressante de Eraserhead.
On sait que depuis Blue Velvet (1986), en plus des textures sonores et des musiques thèmes composées expressément pour ses films - et toujours écrites par son fidèle bras droit Badalamenti - Lynch incorpore dans presque toutes ses oeuvres des chansons et des pièces pop et rock, avec une nette préférence pour la période et le style rétro et rock'n roll des années cinquante et soixante. Avec Martin Scorsese et Quentin Tarantino, il est certainement le cinéaste américain ayant le mieux exploité les possibilités créatrices de la musique populaire à l'intérieur d'un projet cinématographique, et avait atteint son apogée en ce sens avec Wild at Heart (1990) et surtout Lost Highway (1997), dont la bande son signée Trent Reznor (Nine Inch Nails) et nourrie de collaborations aussi diverses que Rammstein, Marilyn Manson, Smashing Pumpkins, David Bowie et Lou Reed, est devenue un modèle du genre. On pouvait craindre toutefois que cette présence de la musique pop ne devienne envahissante et qu'elle dilue le projet musical créé par le cinéaste et son directeur musical. La musique du film The Straight Story avait toutefois ramené sur les devants de la scène les compositions de Badalamenti, ce que vient confirmer Mulholland Drive, qui est très certainement l'un des meilleurs albums - comme il est facilement l'un des meilleurs films - de Lynch.
Ainsi, bien que l'album contienne quelques pièces rétro qui témoignent de la continuité et de la cohérence des préférences musicales du cinéaste - rejoignant beaucoup, en cet aspect, le film qui a inauguré cette tendance, Blue Velvet - les plages instrumentales, majoritairement composées de claviers et d'effets sonores sourds, tour à tour inquiétantes et tragiques, menaçantes et émouvantes, reprennent le devant de la scène. L'album, comme le film, s'ouvre sur cette anthologique "Jitterbug", pièce swing instrumentale pleine de la nostalgie typée de l'aube du rock'n roll et de la fantaisie dansante des big band, avec de superbes mais discrets arrangements de cuivre. Cette entrée euphorique est bien sûr un leurre, un fantasme passéiste bientôt rattrapé par le thème sublime composé par Badalamenti, qui vient brusquement interrompre cette entrée entraînante et fulgurante avec ses quelques notes au clavier qui installent progressivement un climat insaisissable dont on ne veut plus sortir. Rappelant les thèmes sombres et lents de Twin Peaks, le thème "Mulholland Drive" en est une variante plus minimale et retenue, où l'on sent une immense tristesse qui imbibe les quelques accords répétés avec à peine quelques variations, qui installent le drame et la densité de cette superbe musique de film où l'on ne sent aucun effet ou appui, bien au contraire une authentique création musicale qui habite le film de part en part, mais qui est aussi, résolument, autosuffisante.
La suite de cet album généreux - soixante-quinze minutes bien comptées - enchaînera avec une savante ingéniosité les textures sonores à peine audibles signées Badalamenti, les reprises du thème avec variantes, à la manière de Twin Peaks ("Betty's Theme", "Love Theme"), quelques pièces rétro ("Bring It On Home" de Sonny Boy Williamson, "I've Told Every Little Star" de Linda Scott, et une version a cappella de "Crying" de Roy Orbison, chantée en espagnol par Rebekah Del Rio, moment de grâce et retour de Orbison, chanteur fétiche de Lynch) qui s'insèrent dans cet univers tourmenté avec un sens aigu du contraste bizarre, enfin quelques pièces étonnantes signées et jouées par Lynch lui-même et John Neff, pièces plus près d'un rock planant et atmosphérique fait d'accords de guitare répétés en boucle et d'effets de distorsion sur un rythme lent, lourd et basique aux percussions. L'album navigue ainsi, progressivement, de la douce mélancolie et la naïveté et légèreté d'une pop d'un autre âge pour mieux nous replonger, avec de plus en plus d'insistance dans la dernière partie de l'album, dans un univers sonore et musical mystérieux et énigmatique, qui joue sur la répétition et le minimalisme pour mieux nous hypnotiser. Lorsque l'album s'achève sur les montées lyriques de l'inoubliable mélancolie suave et mélodramatique du "Mulholland Drive / Love Theme", on est devant la certitude qu'il s'agit là d'une trame sonore qui fait date, qui marque l'apothéose de quinze ans de collaboration précieuse entre Lynch et Badalamenti : ils atteignent ici le sommet de leur art. Si, ironiquement, silencio est le mot-clé de ce chef-d'oeuvre tourmenté, il sera désormais impossible de se sortir cette musique de la tête.
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