Models
Ulrich Seidl
1999, 118 minutes
« Il se trouve que la réalité, dans la plupart des cas, est très dérangeante pour le spectateur. » *
Quatre ans après avoir scruté jusqu'à sa plus troublante intimité les relations entre des individus et leurs animaux de compagnie dans le dérangeant Animal Love, Ulrich Seidl récidive avec ce portrait impitoyable de quatre mannequins vedettes autrichiennes. Toujours aussi fasciné par la déréliction et la décadence de la société occidentale, flirtant sans cesse avec le voyeurisme et le sensationnalisme, ce maître d'un documentaire nouveau genre déploie à nouveau de véritables prouesses de mise en scène et de direction photo, en plus de conférer une vérité désarmante à son exploration d'un milieu dont il déconstruit les codes avec une force incroyable, révélant l'horreur, l'absurdité, mais aussi la profonde détresse qui se dégage de la quête de ces jeunes femmes en mal désespéré d'attention et de célébrité. À la recherche d'authenticité davantage que de réalisme - toujours illusoire avec une caméra - et reprenant sa méthode non orthodoxe qui brouille les frontières entre la fiction et le documentaire, Seidl a gagné la confiance de ces femmes et de leur entourage, puis a demandé à ses protagonistes de vivre littéralement devant lui, en oubliant qu'ils sont filmés, tandis qu'il les capte dans leurs activités quotidiennes, saisissant les discussions ainsi que des moments que l'on tient habituellement loin du cirque médiatique.
Ce qu'il filme a de quoi consterner et confirmer les pires préjugés que l'on peut entretenir à l'endroit de ce royaume des illusions et des stéréotypes féminins : babillages puérils sur la sexualité, relations au vide abyssal et sans lendemain, interminables séances d'habillage et de maquillage, considérations sur la chirurgie plastique et opportunisme carriériste, soirées arrosées en boîte et gueules de bois du lendemain se succèdent sans relâche. Entre deux sessions de photo où elles tentent d'exister devant l'appareil, tel est leur univers de plastique en forme de cul-de-sac. Mais après cette vaine agitation surgissent des moments de solitude et de désespoir, également saisis au vol par Ulrich Seidl, où ces mannequins dévoilent leur vulnérabilité. Ces instants de fragilité, dévoilés avec une désarmante franchise par les quatre modèles, tout comme leurs incessants recours aux paradis artificiels et aux rencontres d'un soir, en disent longs sur les carences affectives provoquées par leur sort professionnel. Loin de toute la fausse splendeur des feux de la rampe et de l'aura publique véhiculée autour de ces princesses de la mode et du marketing, on découvre alors celles-ci dans toute leur troublante « splendeur » : alcooliques, dépendantes aux drogues, angoissées, superficielles, obsédées par leur apparence, terriblement naïves, autodestructrices, manipulées, prisonnières de leur image, prises dans une relation d'objet avec les hommes et constamment immergées dans un milieu respirant l'artifice et l'exploitation.
Mais Models ne dresse pas le portrait d'un milieu - il s'intéresse à ces femmes qui l'ont choisi, à leur mode de vie, aux relations qu'elles tissent entre elles - étonnante complicité mêlée à un côté frivole et cruel - et à leur désordre intérieur. Tout l'art d'Ulrich Seidl est d'exposer cette brutale réalité, à l'aide de longs plans fixes d'une perfection impressionnante. La caméra devient ainsi l'envers du miroir aux alouettes où elles se contemplent à l'infini, tandis que de l'autre côté, le spectateur assiste à leur décomposition, indécente et dégradante. Seidl en est le témoin privilégié, à qui elles ont accordé leur confiance, au risque de se ridiculiser. Le cinéaste laisse justement ces femmes être exactement ce qu'elles sont, sans chercher à comprendre ni à moraliser. Le constat est accablant, mais il a aussi quelque chose de subjuguant et d'émouvant. Cet aspect est magnifiquement rendu par les cadrages, toujours aussi rigoureux et expressifs chez Seidl, et qui procurent une sorte de grâce à ses protagonistes. Comme Diane Arbus, Ulrich Seidl saisit le grotesque de manière picturale, sans chosifier ses sujets, et du fait même leur redonne une noblesse artistique. Travail magnifique, et quoi qu'aient pu en dire ses détracteurs, profondément humaniste, car ce cinéaste exceptionnel regarde le réel bien en face, sans broncher, tout en témoignant d'un intérêt sincère pour ces gens. Ce qu'il nous montre est peut-être profondément laid, mais terriblement juste, et il en dit surtout long sur notre fixation maladive sur des modèles de beauté qui se révèlent être de purs cauchemars. Models est une autre réussite éclatante de cet iconoclaste faisant lumière sur la démesure et les excès de notre époque.
* « L'anormalité n'existe pas », entretien avec Ulrich Seidl par Michel Ciment, Positif, n° 500, octobre 2002