Merci pour le chocolat
Claude Chabrol
France / Suisse
2000, 99 minutes
52e film de l'un des grands maîtres du cinéma français, Merci pour le chocolat est un Chabrol de très bon cru, superbe synthèse de ses thèmes de prédilection, à savoir l'analyse minutieuse, serrée, impitoyable du vernis et du jeu des apparences de la bourgeoisie française. Une fois de plus, ce digne héritier de Hitchcock, Clouzot et Simenon esquisse les allures trompeuses du polar pour mieux nous perdre dans un dédale psychologique dont il articule les ressorts avec une adresse qui ne se dément qu'en fin de parcours. Et malgré une finale quelque peu décevante et rabat-joie, néanmoins emblématique du style "déceptif" et exigeant des oeuvres récentes du cinéaste, on sort de Merci pour le chocolat ravi de voir tant d'intelligence dans la mise en scène et tant de plaisir dans l'orchestration de la cruauté et du mystère.
Dès les premières images, Chabrol nous plonge au coeur de l'étrange et du malaise d'une société régie par les apparences et le paraître - au coeur du mensonge, pour reprendre le titre de son précédent opus. Le film s'ouvre sur une cérémonie - un remariage - qui a presque des allures funèbres. Remariage de Marie-Anne Muller, alias Mika (Isabelle Huppert), et d'André Polonski (Jacques Dutronc), la première étant directrice d'une fabrique de chocolats suisses, et le second pianiste de renom. Le film nous met ensuite en présence d'une jeune fille, Jeanne (Anna Mouglalis), qui découvre par hasard qu'elle a failli être interchangée à sa naissance et prise pour la fille du pianiste Polonski. Elle-même apprentie-pianiste, fascinée par cette histoire invraisemblable, elle veut rencontrer Polonski, et de fait surgit dans la vie du couple Muller-Polonski et du fils de ce dernier, Guillaume (Rodolphe Pauly), qui voit bien sûr cette histoire d'un très mauvais oeil lorsque Jeanne, poussée par Mika, devient la protégée du pianiste. Ce qui suivra, c'est dur pur Chabrol, c'est-à-dire un enchevêtrement complexe de fausses pistes, de suspense trompeur et de mystères irrésolus qui plongera les amateurs de polars traditionnels dans la perplexité sinon la frustration de voir le vieux maître se jouer de nos attentes et de nos préjugés avec une telle aisance.
Le film propose de multiples pistes que le spectateur friand d'intrigues bien claires et limpides verra se dérober progressivement sous ses yeux, laissant toute la place à une étude psychologique à la fois subtile et perverse que Chabrol reconduit de film en film. Au coeur de cette toile machiavélique, un personnage féminin, une fois de plus campé par l'extraordinaire Isabelle Huppert, à l'aise comme aucune autre actrice dans l'univers chabrolien qui semble pour elle une seconde nature. Et une fois de plus, elle incarne un personnage féminin opaque, dense, qui dissimule un secret, ici carrément une stratégie perfide cachée sous des airs de bonté et d'attention généreuse. Le spectateur, contrairement aux personnages qui sont comme englués et névralgiques (ou alors consentants, voire complices?), soupçonnant bien quelque chose mais de manière diffuse et passive, n'est pas dupe : cette Mika qui brode son tissu telle une araignée tisse sa toile sera le déclencheur et le révélateur de tous les enjeux et les drames que reconduit le récit. Et si Isabelle Huppert est toujours aussi convaincante, le personnage de Mika n'est malheureusement pas à la hauteur des personnages féminins précédents de Chabrol (ceux de Une affaire de femmes, de Betty et de La Cérémonie étaient mieux dessinés et plus approfondis). Le film perd un peu sous cet aspect et sous l'évidence d'une l'intrigue rapidement éventée et dont les ressorts sont très minces, chose de plus en plus évidente à mesure que le film avance, mais sans doute en grande partie voulue par le réalisateur qui, visiblement, travaille d'autres aspects.
Et l'intérêt du film réside justement ailleurs, dans le fascinant entrelacs des relations ambiguës entre les personnages, dans les secrets inavoués, les mensonges et les trahisons qui, même mis à jour et avoués, ne cessent de se défiler et de laisser une part d'incompréhension. Dans la présence de la musique aussi, musique funèbre et crépusculaire comme l'est le film et qui est ici, bien davantage qu'un élément, un personnage à part entière, qui fait toute la force et la profondeur du climat instauré. Une utilisation de la musique classique très près par exemple de celle que peut en faire Michel Deville. Sous cet angle, Merci pour le chocolat révèle tout sa valeur, comme réflexion sur le pouvoir et les enjeux de la création (comme c'était le cas avec la peinture dans Au coeur du mensonge).
Si Merci pour le chocolat ravira les inconditionnels de Chabrol (dont j'avoue sans gêne aucune faire partie), il faut toutefois avouer que le film n'atteint pas les sommets de La Cérémonie, qui reste son chef-d'oeuvre inégalé. S'il faut louer la rigueur et l'exigence d'un film qui pervertit habilement les rouages obligés du suspense et du polar que Chabrol maîtrise si bien, en revanche le noeud de l'intrigue a vite fait d'être éventé et la dernière partie souffre d'une certaine lourdeur, notamment parce que l'on devine longtemps à l'avance la logique du dénouement, dénouement à inscrire sous le signe de la pochade ironique parce que tellement évidente. Reste que la toile tissée par Chabrol n'a pas d'égal, que son sens du cadrage et du rythme impressionnent et laissent même une curieuse impression d'expérimentation, sous les airs d'un classicisme et d'une sobriété de la mise en scène qui est au contraire sans cesse tendue sur un fil de fer, en équilibre quelque part entre un aspect somnambulique et paisible et l'inquiétante étrangeté chère à Freud. "Il faut éliminer de ton jeu toute notion de virtuosité", dit le pianiste à sa jeune protégée. Aussi ne faut-il pas se leurrer : Merci pour le chocolat est un film métaphorique sur les enjeux de la création, et tout le sous-texte du film et les discussions musicales sont autant de clés livrées par le maître sur son oeuvre, sur ses desseins de metteur en scène. Quelque part entre le bon vieux Hitchcock et Bunuel, Claude Chabrol scrute le charme discret d'une bourgeoisie pleine de failles névrotiques qu'il s'amuse à faire surgir hors des masques du confort et des bonnes manières.