Memento

Christopher Nolan

États-Unis

2000, 113 minutes

Quel fascinant puzzle cinématographique que ce film de Christopher Nolan! Organisé à la manière d'un savant labyrinthe mémoriel au coeur de la psyché d'un homme en complète déroute émotive et psychologique, Memento est un objet de cinéma pervers et pernicieux qui s'amuse avec le spectateur, sans cesse dérouté, deux heures durant, devant ce parcours inusité en forme de rewind progressif et continuel qui raconte, à l'envers, l'histoire d'un homme à la recherche du meurtrier de sa femme, mais qui a perdu l'usage de sa mémoire immédiate. Ça donne un moment de cinéma extrêmement jouissif, à la fois excitant et frustrant, dont on ressort épuisé, perplexe, saturé et impressionné. Exigeant, un brin mode, mais remarquablement bien orchestré, Memento est de la trempe des meilleures oeuvres de la "déconstruction postmoderne" du nouveau cinéma américain.

Construit à rebours, en une série de flashbacks qui viennent expliquer la scène précédente, Memento est un film brillant qui démonte les mécanismes usuels du polar pour mieux explorer les méandres hasardeux du rapport au temps et au réel, à travers le thème de la mémoire humaine et de ses failles incompréhensibles. Dès le départ, le choix narratif du film (entièrement organisé autour d'un récit à la première personne, en l'occurrence le personnage principal du film, brillamment interprété par Guy Pearce) est un avertissement au spectateur : l'expérience à laquelle nous sommes conviés est piégée, pleine de fausses pistes, de perceptions subjectives et d'interprétations qui seront continuellement mises en doute, de scène en scène, jusqu'au "faux dénouement" qui est en fait le point de départ de toute l'histoire. Le spectateur est ainsi mis dans la peau de cet homme qui, à la suite d'un événement traumatique, a perdu la mémoire immédiate. Cet homme ne se souvient plus de ce qui lui est arrivé quelques minutes auparavant, n'enregistre plus aucune nouvelle donnée. Même les gens qu'il voit régulièrement dans une journée sont quelques minutes plus tard devenus de parfaits étrangers. Complètement paralysé par cette perte de mémoire immédiate qui risque de le rendre facilement manipulable et complètement inapte à la vie en société, cet homme imagine une série de stratagèmes pour survivre au jour le jour. Car il se souvient de sa vie avant le traumatisme et a un objectif bien déterminé qu'il doit s'efforcer de ne pas oublier - et que l'on ne dévoilera pas ici - un objectif qui devient sa motivation et obsession de tous les instants.

Parti d'un prétexte scénaristique propre à ouvrir toutes sortes de possibilités cinématographiques, Christopher Nolan a réalisé un film-dispositif, une oeuvre conceptuelle qui fonctionne par principes d'accumulation et de répétition. Car de moment en moment, de scène en scène, le personnage principal est toujours ramené à la case départ de sa pathologie mémorielle : où suis-je, pourquoi suis-je ici, qui suis-je, que s'est-il passé? Ce principe de départ, Nolan l'applique à la lettre, et par le fait même oblige le spectateur à s'identifier à la panique et aux frustrations et questionnements perpétuels, insolubles et interminables du personnage, car on sait qu'à la scène suivante, il retournera au point zéro, mis à part les quelques indices qu'il aura pu noter ou photographier.

Le risque était donc grand de sombrer dans la redondance et l'ennui (et il y a bien de cet aspect que l'on ressent en visionnant le film) : mais le pari est relevé avec finesse et intelligence. D'abord en grande partie grâce à la construction à rebours et au dévoilement progressif de l'intrigue (car il s'agit bien d'un polar, mais formidablement bien désarticulé et déconstruit en un gigantesque casse-tête intellectuel), mais aussi grâce à la profondeur insufflée au film, dans le propos qui se dessine en filigrane sur la mémoire humaine. L'approche de Nolan est très intellectuelle et cérébrale, et le film aborde une série de questionnements sur l'identité individuelle, sur le rôle et le fonctionnement de la mémoire et sur les relations subjectives entre individus. En clair, le film est, sous un mode expérimental et métaphorique, une réflexion passionnante sur les mécanismes des interrelations entre individus dans la société moderne : nous déformons tous les faits, interprétons à notre manière les situations et événements et recréons le passé à travers le prisme déformant et sélectif de la mémoire. C'est cet aspect qui intéresse Nolan, et le résultat a de quoi nourrir beaucoup de réflexions.

Memento est un film qui porte, à tous égards, sur le thème très cinématographique de la manipulation : manipulation volontaire et involontaire de nos souvenirs, de notre perception du réel, de nos faits et gestes. Le film lui-même est une entreprise délibérée et complice de manipulation des perceptions du spectateur, continuellement obligé de douter de ce qu'il voit et comprend, forcé à réviser son jugement de scène et scène, de révélation en révélation. Que l'entreprise soit construite sur la forme un peu vaine et irritante de l'éternel retour est pourtant incroyablement révélatrice et concluante, le film étant du début à la fin très cohérent envers son propos. Il faut ajouter à cela une mise en scène et une direction artistique très réussies, un brin poseuses et léchées, mais très relevées et accomplies.

Un premier visionnement de Memento laisse sur le dos, le souffle coupé : saturés par une telle distorsion et contorsion des aléas mémoriels, on reste interloqué et, il faut l'avouer, à peu près aussi confus et perdus que le personnage principal! Un premier visionnement est insuffisant pour capter toute la richesse du film et comprendre même tous ses principaux enjeux. Au niveau de l'intrigue proprement dite, il en va de même. À la manière d'un Pulp Fiction ou d'un Reservoir Dogs mais à la puissance dix en terme d'exploration et de jeu sur le fractionnement du temps, Memento convie les cinéphiles à une séance intensive de pur plaisir cinématographique. Ceux qui aiment se perdre dans les méandres d'une toile d'araignée cinématographique complexe vont savourer ce moment de cinéma pur, ludique et sophistiqué.

Lotus d'or

Incontournable Travelling Avant

blog counter