Maelström

Denis Villeneuve

Canada

2001, 102 minutes

Un étrange poisson antédiluvien (nommé "L'Entité" au générique) nous raconte l'histoire de Bibiane (Marie-Josée Croze). Jeune femme d'affaires, mi-vingtaine, elle traverse une période difficile : un avortement, des aléas professionnels délicats et puis un brusque accident d'auto qui bouleverse sa vie. Mais au terminus de ce voyage au bout de la nuit et du désespoir traversé par la solitude et la mort se trouve peut-être une lueur de renaissance et de renouveau, incarnée par Evian (Jean-Nicolas Verreault).

Denis Villeneuve est un cinéaste très doué, et manifestement il est vrai, comme il l'affirme, qu’il prend le cinéma très au sérieux. Rien n’est laissé au hasard dans ce second long métrage, tout est extrêmement travaillé et construit, d'une façon presque maniaque et peu commune dans le cinéma québécois, le plus souvent si platement télévisuel. La force de Denis Villeneuve réside dans le travail esthétique, dans les préoccupations formelles qui sont ses obsessions (couleurs, mouvements de caméra, textures, enchaînements, construction du récit, direction photo), et tout cela est absolument impeccable dans Maelström. De toute évidence, la collaboration entre Denis Villeneuve et André Turpin apporte des fruits de grande qualité. Turpin, lui-même un des cinéastes les plus doués de l'heure au Québec, signe une fois de plus avec ce film une direction photo à couper le souffle. Le travail des textures, des couleurs, du grain de l'image vaut à lui seul un visionnement de Maelström, visuellement abouti comme peu de films peuvent l'être de nos jours au Québec.

Il faut ajouter à cela et au crédit de Denis Villeneuve ce qui manquait sans doute à son premier film, Un 32 août sur terre : une atmosphère, une vision du cinéma, un regard, bref une touche qui le distingue des autres faiseurs d'images. Et Denis Villeneuve y parvient réellement ici : Maelström est doté d'une vie propre, avec une respiration et un univers à la fois cohérents et personnels. Dès les premières images étranges de ce poisson monstrueux à la voix rauque et caverneuse sur le point d'être dépecé, le ton est donné, l'ambiance étrange installée. Le cinéaste ne perdra cette force et cette atmosphère qu'en quelques endroits seulement, réussissant le plus souvent à garder son film tendu tel un fil, en équilibre entre le drame, le bizarre et la comédie. Ce ton cinématographique qui s'épanouit dès ce deuxième film chez Villeneuve, rehaussé d'une telle qualité technique et artistique, font de Maelström une fort agréable surprise pour ceux et celles qui, comme moi, étaient restés un peu perplexes sinon de glace devant les hésitations et les lacunes de son premier long métrage, beaucoup moins convaincant que celui-ci, ce qui témoigne d'une belle maturité acquise en deux ans seulement.

Certains défauts et tics de son premier film persistent toutefois : certaines carences du côté de l’écriture (principalement du côté des dialogues, qui ne sont manifestement pas la force de Villeneuve, certaines répliques tombant à plat), une saturation et une utilisation excessive de la musique (on passe d'Aznavour à Tom Waits, Grieg et des chants d’opéra, c’est lassant et ça donne l’impression qu’il faut toujours renforcer l’image avec du son; or l'image se suffit souvent à elle-même pour installer une atmosphère, et l'insistance de la musique donne un effet vidéoclip qui rompt le charme et tombe parfois dans la facilité), et aussi l’interprétation, inégale. Marie-Josée Croze, qui est de pratiquement chaque scène et sur qui repose tout le film, se tire assez bien d’affaire, bien que son personnage ne lui permet pas d'explorer un registre très large (elle fait très Juliette Binoche et Irène Jacob, jusqu’à la ressemblance physique et la coupe de cheveux, les prises de vue accentuant cette ressemblance). Villeneuve a tout de même su bien l’encadrer, et c'est dans les moments presque muets sans doute qu'elle est à son mieux. Le personnage fait énormément Kieslowski (mélange de Bleu, de La Double Vie de Véronique et de Rouge), trop même. Tout de même, face à de telles références, Marie-Josée Croze se débrouille dans l’ensemble fort bien, et Villeneuve la filme fort bien aussi, utilisant surtout ses mouvements corporels et ses regards en harmonie avec la respiration et le ton du film. Jean-Nicolas Verreault, quant à lui, est sympathique et apporte une bouffée de fraîcheur au film, mais son rôle n’est pas très développé et ne permet pas de mesurer son registre d'acteur. Ce sont surtout les rôles secondaires qui impressionnent, en particulier Stéphanie Morgenstern, excellence dans le rôle de la copine intello de Bibiane.

Ceci étant dit, malgré les quelques défauts ou tics que l’on peut lui trouver, et malgré une parenté et une similarité confondantes avec l'univers de Kieslowski, qui semble avoir influencé Villeneuve jusque dans certaines scènes précises qui sont presque des reprises de Bleu ou de La Double Vie de Véronique, Maelström témoigne, beaucoup plus encore qu'Un 32 août sur terre, du talent indéniable de Denis Villeneuve. Il possède une touche, sait installer une atmosphère et inscrit son cinéma en continuité avec les tendances internationales actuelles, ce qui est tout à son honneur. Au-delà des influences non digérées et de quelques effets tape-à-l'oeil que l'on peut lui trouver, Maelström est un film personnel, qui possède sa propre signature et authenticité, fort de belles touches poétiques et insolites, extrêmement bien construit, et contrairement à Un 32 août, qui s'essoufflait à mi-course, Maelström se tient du début à la fin et ne souffre d'aucun relâchement.

Avec ce film, Denis Villeneuve a fait un immense bond en avant. On peut désormais le compter parmi les cinéastes québécois les plus intéressants à suivre. Tout ceci fait de Maelström un incontournable du cinéma québécois actuel : il plaira grandement aux cinéphiles et les réconfortera peut-être quant à l’avenir du cinéma québécois. À mettre pour l'instant, avec le Zigrail d'André Turpin dont on attend dans la plus grande impatience un deuxième long métrage, parmi les films québécois récents les plus prometteurs et riches. Un cinéma québécois qui pourra peut-être enfin faire surgir une nouvelle génération et de nouvelles esthétiques, et ainsi pouvoir se comparer sans complexe d'infériorité aux cinématographies européennes, américaines et asiatiques, afin de sortir enfin un peu de sa frilosité indécrottable.

 

   

 

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