Le Testament d'Orphée
Jean Cocteau
1960, 83 minutes
Comme son titre l'indique, Le Testament d'Orphée est l'oeuvre ultime de l'écrivain et artiste touche-à-tout Jean Cocteau. Davantage connu comme poète et dramaturge, Cocteau fut aussi un grand cinéaste : en sept films, il imposa un imaginaire éclaté et onirique totalement en porte-à-faux en regard de l'approche réaliste de la majorité des productions du cinéma français de l'époque. Car le cinéma de Cocteau est le domaine du rêve, des associations libres, de la folie, de la poésie. Si le grand public l'a fait sien avec La Belle et la Bête (1946), qui reste son film le plus connu et apprécié, il atteindra les sommets de son art cinématographique singulier avec une fascinante trilogie sur laquelle il aura travaillé durant plus de trente ans. Cette "trilogie orphique", comme on la nomme désormais, repose sur une réinterprétation et une relecture toutes personnelles des mythes et symboles antiques revus par Cocteau, avec une prédilection marquée pour le personnage d'Orphée, incarnation du poète qui traverse le monde des morts pour retrouver sa bien-aimée Eurydice. Et l'apothéose de ce travail poétique fortement empreint de l'héritage surréaliste sera Le Testament d'Orphée, point d'orgue de 1959 qui complète le cycle amorcé en leur temps par Le Sang d'un poète (1930), son premier film, et Orphée (1950). Le dernier volet de cette trilogie anthologique et testamentaire fait la somme et l'inventaire des obsessions d'un grand artiste.
Résumer ou raconter Le Testament d'Orphée tient de l'impossible. Il s'agit d'une expérience cinématographique au sens propre du terme, libre et personnelle, dont Agnès Varda a récemment repris le flambeau, d'une certaine manière, avec Les Glaneurs et la glaneuse. Car il s'agit de cinéma à la première personne : dans son dernier film, Jean Cocteau lui-même est le personnage et acteur principal. On le voit déambulant dans des décors qui évoquent ses oeuvres antérieures, réfléchir sur ses propres créations artistiques, cinématographiques et littéraires, les nommer et les citer, faire apparaître des personnages issus des films précédents du cycle orphique (surtout Orphée, mais aussi la Mort, Heurtebise et Cégeste). La démarche pourra paraître pour certains imbue de fatuité et de narcissisme : il faut faire avec cet aspect du personnage qu'est Cocteau, et une fois accepté ce jeu de l'auto-analyse, on découvre un univers foisonnant et riche en symboles et en allusions de toute sorte, ainsi qu'une approche jamais lourde ou prétentieuse, au contraire même souvent imprégnée de légèreté, d'humour et de dérision.
Film d'art et d'essai, Le Testament d'Orphée ne raconte pas une histoire linéaire, avec un commencement, une progression et un dénouement. Cocteau procède plutôt de manière intuitive, au moyen d'une succession de sketches, de tableaux et de saynètes qui se répondent et se complètent en diverses variations autour des thèmes clés de son oeuvre : le poète mis au ban, accusé puis jugé par la société ("coupable d'être innocent"), la mise à nu de l'univers intérieur de l'artiste, la traversée des miroirs et du temps, révélateurs du moi enfoui, enfin la succession des morts et des résurrections du poète qui, tel le Phénix, renaît sans cesse de ses cendres. C'est cette "phénixologie" qui caractérise le mieux l'univers du Testament d'Orphée, où Cocteau rencontre une Princesse armée d'une lance, des minotaures, Oedipe, le Sphinx et des gitans dans un no man's land initiatique que l'on devine éternel. Il ne faut pas se surprendre non plus si l'on découvre au hasard d'une scène Pablo Picasso, Charles Aznavour ou Maria Casarès, amis de Cocteau qui viennent habiter son film le temps d'une fugitive et complice apparition. On y découvre même, en ouverture, le petit Jean-Pierre Léaud qui, la même année, sera la révélation des Quatre Cents Coups, premier long métrage de François Truffaut, principal artisan du financement du film de Cocteau. Ce dernier devient du même coup l'annonciateur de la Nouvelle Vague qui est déjà en train de naître, même si son univers surréaliste est aux antipodes des préoccupations de la nouvelle génération qui se profile à l'horizon.
Fable truffée de mots d'esprit emblématiques du style et de la pensée de cet esthète écrivain (tel ce "vous cherchez toujours à tout comprendre, c'est un très vilain défaut"), Le Testament d'Orphée se lit comme un vibrant hommage aux arts et aux artistes de tout temps, au cinématographe en particulier, et comme un au revoir ému d'un Cocteau revisitant l'essence de son oeuvre. Comme un Petit Prince sur l'acide et sans infantilisme, traversé par le surréalisme et la mythologie grecque. Un voyage initiatique au coeur d'une oeuvre symbolique, poétique et fantasmagorique majeure qui, mieux que toute autre, nous fait voir que "le cinéma est une encre de lumière".
Images :
© 2000 The Criterion Collection