Les Vampires

Louis Feuillade

France

1915-1916

Les Vampires, de Louis Feuillade, est une série fondatrice de l'histoire du cinéma français. De feuilleton populaire pour grand public qu'il était à l'origine, Les Vampires est progressivement devenu un modèle artistique et une source d'inspiration pour plusieurs générations de cinéphiles et de cinéastes de tous les horizons. Il est aujourd'hui considéré comme l'une des plus belles et singulières oeuvres du muet.

Initiée par la Gaumont, la série des Vampires s'inscrit parmi une tendance lourde des premiers jours du cinéma, celle du film à épisodes, qui calque le modèle du feuilleton dans les journaux et l'adapte pour les écrans. Le but est bien sûr de fidéliser un public captif, de le conduire à intervalles réguliers au cinéma, où il retrouve des personnages et des intrigues qu'il connaît. Ce modèle, initié dès 1908 avec la série des Nick Carter, film d'une série de quinze épisodes de Victorin Jasset, devient courant au milieu des années dix, en pleine guerre, au moment où l'industrie cinématographique naissante craint la déroute de ce divertissement naissant qu'est le cinéma face aux circonstances politiques. Ce sera justement le genre policier,  ainsi que la pure fiction romantique et ludique, qui obtiendront la faveur des foules en ces années agitées. Le polar populaire, qui sert admirablement les projets de films à épisodes, connaîtra alors un essor foudroyant, initié par la série des Fantômas. Les récits rocambolesques de ce personnage criminel créé par Souvestre et Allain, repris au cinéma par Louis Feuillade en cinq épisodes en 1913 et 1914, inaugurera, avec un succès immense, la vogue du genre sur grand écran. La série suivante de Feuillade, Les Vampires, poursuivra sur cette lancée, et s'établira au fil du temps comme l'un des chefs-d'oeuvre du genre.

Les Vampires, chef-d'oeuvre du film à épisodes, et la vogue du feuilleton cinématographique policier des années 10

En 1915, le projet des Vampires, nouvelle série policière née de la collaboration de Louis Feuillade et de Georges Meiers, naîtra de la concurrence entre la Gaumont et son rival Pathé, qui cherche lui aussi à profiter de la vogue des films à épisode. Lorsque les dirigeants de la Gaumont, dont fait partie Feuillade, apprennent que Pathé a acquis les droits d'un "serial" américain traduit sous le titre des Mystères de New York (The Exploits of Elaine, de Donald Mackenzie), que les dirigeants de Pathé comptent transformer en succès à l'aide d'une campagne publicitaire étoffée, les propriétaires de la Gaumont tentent de prendre de vitesse le rival, en faisant paraître sur les écrans une nouvelle série, et devançant la sortie de ce feuilleton traduit et importé d'outre-Atlantique. Cette série sera celle des Vampires : son premier épisode, sorti le 13 novembre 1915, battra effectivement de vitesse la série concurrente de Pathé, et comptera en tout dix épisodes d'une quarantaine de minutes chacun, jusqu'au dernier, lancé le 30 juin 1916.

Divertissement populaire ou oeuvre poétique visionnaire? Pourquoi pas les deux?

Chacun des épisodes des Vampires remportera un honorable succès, livrant bataille au cheval de Troie américain que sont Les Mystères de New York, et ce malgré une campagne défavorable de la part de la critique et des autorités. Les premiers, Louis Delluc en tête, considèrent Les Vampires comme un pur divertissement vil et vulgaire, mercantile, sans valeur artistique, ce qu'ils déplorent et condamnent ; les seconds, les autorités policières en particulier, toujours fort préoccupés de morale et de salubrité publique, dénoncent le caractère immoral de la série, dans laquelle ils perçoivent une éloge du crime organisé et une incitation au vol, en plus d'une valorisation des bandits et des individus hors-la-loi. Tout ceci n'empêchera pas, bien sûr, le large public de se ruer pour voir chaque nouvel épisode.

Louis Feuillade, créateur de la première vamp du cinéma, Irma Vep (formidable Musidora aux collants noirs)   

Avec Les Vampires, Louis Feuillade se surpasse, et compose presque malgré lui et les contraintes qui pèsent sur la production de la série, une grande oeuvre d'art. Chaque nouvel épisode doit être écrit, tourné et diffusé à une vitesse foudroyante afin de concurrencer la sortie des Mystères de New York : étonnamment, le résultat semble s'être nourri de cette excitation et cette nervosité et installe un climat des plus étranges, où l'improvisation et les tournages précipités conduisent à la création d'un univers à la poésie mystérieuse. Il serait bien sûr vain et inutile de décrire ou résumer les innombrables péripéties et sous-intrigues qui composent les multiples avenues qu'emprunte chaque épisode des Vampires. Retenons la trame de base, tout le reste n'est que variation feuilletonesque : la série de Feuillade raconte la lutte menée par le journaliste-enquêteur Philippe Guérande (Édouard Mathé) contre une association de puissants et ingénieux malfaiteurs qui commettent nombre de crimes restés impunis. Cette bande, qui s'est donnée le nom des "Vampires", est dirigée par deux redoutables et mystérieux individus, "Le Grand Vampire" (Jean Aymé), et "Irma Vep" (Musidora). Cette dernière, égérie du groupe, dont le nom constitue un anagramme de "vampire", se revêt une cagoule et porte des vêtements moulants noirs qui s'inscriront dans l'imaginaire des cinéphiles et qui s'imposeront comme un motif culte de la série.

Le personnage immortalisé par l'actrice fétiche Musidora deviendra du même coup la première vamp et femme fatale du cinéma, et installera la mythologie des Vampires aux lisières du fantastique. On l'aura compris, les vampires dont il est question ici n'ont rien à voir avec les créatures surnaturelles que l'on connaît. Le style des récits plein de péripéties composés par Feuillade ont plus à voir avec le genre policier que le fantastique. Mais on se plaît à retrouver dans cet univers à l'imaginaire inventif et délirant une surprenante touche de bizarre et d'étrange qui en assurent tout le charme noir.

Irma Vep (Olivier Assayas, 1996) : splendide hommage aux Vampires et à Musidora

On ne sera guère surpris d'apprendre que ce sont les surréalistes, Louis Aragon et André Breton en tête, qui rétabliront les premiers la réputation de l'oeuvre de Feuillade auprès de l'intelligentsia culturelle. Depuis, le culte voué aux Vampires et à l'actrice et muse Musidora ne s'est plus démenti, et les hommages fusent de toutes parts. Plusieurs auront remarqué l'influence de la série culte de Feuillade auprès du grand Fritz Lang et de son personnage machiavélique du Docteur Mabuse, sans parler de la série des James Bond au cinéma. Des cinéastes émérites comme Alain Resnais et Georges Franju témoigneront aussi de l'influence déterminante de ce pionnier du cinéma et de cette oeuvre inclassable. Plus récemment, Olivier Assayas a rendu un splendide et inspiré hommage aux Vampires dans le film Irma Vep (1996), où Jean-Pierre Léaud incarne un cinéaste obsédé par l'idée de tourner un remake de la série de Feuillade, et où Maggie Cheung (In the Mood for Love) incarne une nouvelle, étonnante et moderne Musidora aux collants noirs suggestifs, sur fond de musique de Sonic Youth. Des films aussi différents que O Fantasma de Joao Pedro Rodrigues, Va savoir de Jacques Rivette et Brand Upon the Brain! de Guy Maddin ont eux aussi repris l'esprit et des motifs explicites des Vampires. La pérennité de l'oeuvre de Feuillade, plus que jamais attestée, en fait un monument de l'époque du muet, quelque part entre les frères Lumière et Méliès.

Les dix épisodes des Vampires :

1) La Tête coupée ; 2) La Bague qui tue ; 3) Le Cryptogramme rouge ; 4) Le Spectre ; 5) L'Évasion du mort ; 6) Les Yeux qui fascinent ; 7) Satanas ; 8) Le Maître de la foudre ; 9) L'Homme des poisons ; 10) Les Noces sanglantes

L'édition DVD complète de la série des Vampires de Feuillade est disponible dans un coffret zone 2 édité par Gaumont, qui comprend 4 DVD, y compris l'intégrale des 7 heures de la série, ainsi qu'un livret explicatif et un livre sur Feuillade, publié dans la collection "Découvertes" de Gallimard. Le coffret comprend également des courts métrages et documentaires.

 

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