Les Chansons d'amour
Christophe Honoré
2007, 95 minutes
Le film musical partage généralement les opinions de manière très tranchée. On aime la candeur de ses élans lyriques empreints de naïveté, ou on déteste son aspect poussif et maniéré. Votre humble serviteur est généralement très peu friand de ce type de production, en particulier dans le cas de la comédie musicale, un genre que l'on peut facilement trouver mièvre et exaspérant, même devant d'indéniables réussites (Smoking / No Smoking, de Resnais, par exemple). À mes yeux, Les Chansons d'amour constitue une sorte de miraculeuse exception, où la magie opère à merveille, malgré certains irritants propres aux règles du genre. Car une foi passé l'étonnement de voir Christophe Honoré s'adonner sans impunité à un hommage vibrant au cinéma de Jacques Demy, on découvre une oeuvre singulière, à la spontanéité ludique rattrapée par un registre plus sombre, et déployant une charmante mélancolie oscillant entre l'insouciante légèreté de la jeunesse et le déchirement provoqué par les amours blessées et par le spectre de la mort qui rôde autour de cette époque d'incertitude. La surprise provoquée par cet univers décalé, à la fois nostalgique et bien de son temps, intellectuel et pop, sera d'autant plus accentuée si l'on a préalablement visionné Ma Mère, un brûlot cinématographique dépravé et accablant, adapté avec brio de l'oeuvre de Georges Bataille, qui plaçait le cinéma de Christophe Honoré en filiation avec les Michael Haneke, Brunont Dumont ou Gaspar Noé, bien davantage qu'avec l'auteur des Parapluies de Cherbourg. Or ce jeune cinéaste se révèle diablement doué et polyvalent, et il démontre une étendue de registre insoupçonnée avec ce curieux objet de cinéma qui transcende son appartenance à un genre codifié, tout en assumant brillamment l'héritage de la nouvelle vague, porté ici à bout de bras.
Certes, Les Chansons d'amour irritera certains cinéphiles, surtout lorsque ses interprètes se mettent à pousser la ritournelle en gambadant ou en virevoltant, au détour d'une scène où ils expriment leurs émotions avec une voix de fausset qui fera sourire ou soupirer. On pourra aussi être énervé par un scénario qui se permet plusieurs libertés et digressions saugrenues, parfois peu crédibles, voire carrément irréalistes. Mais cet aspect échevelé et fantasque est justement ce qui rend le film attachant. La dimension réaliste des séquences filmées dans Paris offre un cadre idéal au déploiement des affres sentimentales des personnages, et permet justement à ces élans romanesques d'agir en admirable contrepoint avec l'authenticité qui se dégage de la manière quasi documentaire dont Honoré a su capter la capitale française, sans le moindre côté carte postale. Le cinéaste construit brillamment cette histoire de triangle amoureux en trois temps - le départ, l'absence et le retour - avec un souci de réalisme détourné par des envolées musicales émouvantes, qui évitent de justesse toute forme de mièvrerie, principalement grâce à la qualité des textes et à la diversité des ambiances sonores composées par Alex Beaupain. Ce dernier a su aborder des thématiques contemporaines qui contribuent grandement à la densité du propos et à l'acuité de ce regard jeté sur les ambivalences de la jeunesse face à l'engagement amoureux, aux mouvements du désir et aux difficultés de relations amicales et familiales de plus en plus complexes, fluctuantes et hésitantes. Les musiques témoignent quant à elles d'une salutaire diversité, évoquant tantôt Benjamin Biolay ou Vincent Delerm, allant de la chansonnette à la pop et au post-rock, et ce choix s'avère judicieux, en parfaite harmonie avec le style éclaté du film, qui passe à la vitesse de l'éclair d'un ton très nouvelle vague à des parenthèses comiques ou des passages apparentés au vidéoclip, mais avec une remarquable assurance du côté de la mise en scène, multipliant les clins d'oeil à Jacques Demy, mais également à Jean Eustache, à Jean-Luc Godard et, plus encore, à François Truffaut.
Le spectre du tandem François Truffaut - Jean-Pierre Léaud hante littéralement Les Chansons d'amour, en particulier lors de certaines scènes fonctionnant explicitement sous forme d'hommage, et plus largement grâce à la performance remarquable de Louis Garrel, qui campe un personnage aérien et torturé donnant une grande partie de son souffle et de son état de grâce à un film se nourrissant de son interprétation inspirée. Son jeu très physique passe du cabotinage puéril à l'intellectualisme poseur à la vitesse de l'éclair, avant de cerner toute la détresse émotive de son personnage. À la fois détestable, charmeur et bouleversant, Ismaël fait bien sûr écho à Antoine Doinel, mais avec une masculinité tourmentée et changeante. Un formidable travail d'acteur, tout simplement irrésistible, mis en relief par les Ludivine Sagnier, Clotilde Hesme, Chiara Mastroianni et Grégoire Leprince-Ringuet dans des rôles secondaires fort bien campés. Visiblement inspirés par le projet, ceux-ci se tirent admirablement bien d'affaire lors des scènes chantées, construites avec un sens du kitsch consommé, et mêlant habilement une naïveté un peu puérile et un sens du pathos tout en retenue, créant une véritable émotion. On sort conquis, pour ne pas dire transporté par cette curieuse comédie musicale nouveau genre, fascinant objet de cinéma référentiel à l'excès et n'ayant rien de la bluette attendue. Enveloppé dans une mélancolie poétique, ce portrait générationnel de chassés-croisés amoureux et sexuels est fiévreux et emporté, puis devient grave et funèbre, avant de retrouver ses ailes en célébrant la passion, même aveugle. Ce quatrième film lumineux place Christophe Honoré aux côtés de François Ozon parmi les cinéastes d'exception au sein du paysage cinématographique français.