Le Scaphandre et le papillon

Julian Schnabel

France / États-Unis

2007, 112 minutes

 

Il fallait s'y attendre. Tôt ou tard, le destin tragique de Jean-Dominique Bauby allait se retrouver sur grand écran. C'est maintenant chose faite, avec ce troisième long métrage de Julian Schnabel, peintre devenu cinéaste qui a remporté le prix de la mise en scène du Festival de Cannes pour cette adaptation du roman éponyme de Bauby, devenu un véritable phénomène médiatique depuis sa parution en 1997. Il fallait une bonne dose d'audace - voire de témérité - pour transposer au cinéma cette oeuvre littéraire née dans un contexte extraordinaire. Victime d'une violente attaque cérébrale à l'âge de 43 ans, le prestigieux rédacteur en chef du magazine Elle se voit atteint d'un mal très rare, le "locked-in syndrome", ou syndrome d'enfermement, qui le laisse avec ses facultés intellectuelles intactes, mais complètement paralysé, hormis son oeil gauche, désormais la seule partie de son corps qu'il peut utiliser. À force de détermination et avec l'aide d'une orthophoniste, puis d'une secrétaire personnelle, il parviendra à s'exprimer au moyen de cet oeil gauche devenu l'unique instrument de contact avec l'extérieur, grâce à un système d'alphabet codé lui permettant d'épeler les mots. Il sera ainsi en mesure de dicter un roman entier, qui racontera sa vie et qui décrira son état d'esprit. On connaît la suite : Le Scaphandre et le papillon deviendra un immense succès d'édition.

 

Mais comment adapter cette matière scripturaire et la transformer en véritable expérience cinématographique? Voilà un singulier défi risquant de sombrer dans l'écueil de l'illustration littérale ou du sensationnalisme misérabiliste. Deux pièges que Julian Schnabel n'évite pas entièrement, sans non plus trop s'y vautrer. Répondant à la fois à des impératifs commerciaux évidents et à une volonté artistique affirmée, Le Scaphandre et le papillon est une oeuvre bipolaire, tour à tour expérimentale dans sa première partie, et ouvertement grand public dans sa seconde. L'ouverture est fantastique, étourdissante même. Ayant fait le pari de plonger le spectateur dans la peau de Bauby, les trente premières minutes nous font vivre le locked-in syndrome de l'intérieur, comme si nous étions nous-même prisonnier du corps du patient. Soutenu par une narration impeccable de Mathieu Amalric, formidable dans une performance d'abord strictement vocale, le récit s'ouvre ainsi avec l'éveil de Bauby à la suite de l'accident, découvrant son état et faisant connaissance avec les intervenants qui s'occuperont de lui. D'entrée de jeu, la mise en scène virtuose conquiert, fascine et transporte. Avec l'aide d'une caméra subjective nerveuse qui épouse le regard chaotique et terrifié de Bauby, Schnabel parvient brillamment à rendre le tourment et la condition du personnage principal. Une grand part de la réussite de cette ouverture grandiose doit être attribuée au directeur photo Janusz Kaminski, collaborateur régulier de Spielberg et styliste hors pair, dont le travail esthétique est ici tout simplement ahurissant. Sans conteste, la récompense cannoise de la mise en scène est venue couronner ce segment novateur et inspiré.

 

Mais il eût été bien surprenant que Schnabel mène l'ensemble de son film de cette manière. S'il l'avait fait, il se serait occulté un public élargi, attiré bien davantage par le phénomène et par le côté "vécu" de l'histoire que par le souci d'expérimentation formelle et d'exploration artistique du cinéaste. Mais le film a clairement une visée populaire et édifiante, qu'il assumera pleinement dans une seconde partie qui renverse la perspective. Ainsi, après avoir magnifiquement rendu palpable la sensation de claustrophobie et d'impuissance, la mise en scène et le récit tout entier basculent vers une approche beaucoup plus conventionnelle, le temps d'une scène clé et hautement symbolique. À partir de là, Le Scaphandre et le papillon emprunte à maintes reprises un point de vue omniscient. La caméra se retourne, et observe désormais son sujet de l'extérieur. Celui-ci est dévoilé, et du fait même, presque chosifié. Et c'est là que le film perd de sa puissance, toute la force du récit, son fondement même, résidant dans sa dimension personnelle et subjective, que Schnabel détourne au profit d'un traitement certes flamboyant, mais en contradiction avec l'essence même du projet. Du coup, c'est toute l'intériorité de Bauby qui nous échappe. On assiste plutôt à une alternance de fantasmes oniriques, de réminiscences nostalgiques, de situations quotidiennes ancrées dans la réalité de son séjour à l'hôpital maritime de Berck et de ses interaction avec ses proches. Le film demeure passionnant, mais l'originalité de la première partie s'est évaporée; elle resurgit à intervalles irréguliers, lorsque la mise en scène reprend tout à coup une perspective subjective, pour mieux retrouver ensuite les allures d'une biographie certes bien menée, mais assez convenue.

 

Heureusement, l'émotion est au rendez-vous, sans pathos excessif, et permet de réchapper quelques envolées racoleuses. La musique et les effets de style appuient l'évolution du personnage principal, qui modifie son regard, questionne ses choix passés et redécouvre la vie. Parcours certes prévisible, mais devant lequel on peut difficilement rester insensible, d'autant plus qu'il est rehaussé d'une puissante ode à l'imagination et au fait d'être vivant. Plusieurs scènes sont très touchantes, en particulier les séquences où Bauby partage des moments d'intimité avec ses enfants et son père, remarquablement interprété par Max Sydow. Presque momifié dans une posture grotesque qui ne lui donne que très peu de marge de manoeuvre, Mathieu Amalric parvient tout de même à atteindre la note juste dans le rôle titre, même si certaines scènes frôlent la complaisance. Malgré ses contradictions qui concèdent aux goûts du grand public, Le Scaphandre et le papillon suscitera très certainement l'intérêt de nombreux cinéphiles, tant du côté de la réalisation, qui fait des merveilles, que de la dimension poétique et profondément humaine qui ressort de cette leçon de courage et de détermination.

 

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