Les Amitiés maléfiques
Emmanuel Bourdieu
2006, 100 minutes
Il est le fils de l'éminent sociologue Pierre Bourdieu, et le scénariste d'Arnaud Desplechin. Avec cette bouleversante exploration des rapports de force qui conditionnent les interactions d'un groupe d'étudiants de littérature, il peut aussi être désormais considéré comme l'un des cinéaste français les plus essentiels de l'heure. Avec son second long métrage, Emmanuel Bourdieu nous offre une véritable leçon de cinéma qui restera longtemps gravé en mémoire.
Au coeur de cette oeuvre sensible et nerveuse, défilant à tombeau ouvert, se trouve la figure fascinante d'André Morney. Ce jeune homme pourvu d'une érudition redoutable (Thibault Vinçon, absolument stupéfiant) est un brillant orateur et manipulateur d'idées iconoclaste qui a tôt fait d'ensorceler deux nouveaux étudiants sur qui il exerce rapidement un ascendant envahissant. De la figure de mentor, il passe rapidement à celle de mythomane et de terroriste intellectuel qui a tôt fait d'exercer une emprise totale sur ses nouveaux amis, à la fois envoûtés par son charisme et castrés par le contrôle qu'il exerce sur leur pensée et bientôt, sur leur entourage et sur leur vie.
Morceau de bravoure intellectuelle mené à la manière d'un thriller, Les Amitiés maléfiques confirme l'immense talent d'écriture d'Emmanuel Bourdieu. Au niveau des dialogues d'abord, ciselés de main de maître. Les mots d'esprit fusent de toutes parts avec un sens du rythme et un degré d'érudition impressionnants. Scénariste émérite, Bourdieu campe ses personnages avec une grande force de conviction. Rarement aura-t-on une représentation aussi juste du milieu littéraire universitaire et de la jeunesse intellectuelle au cinéma. Il offre également une fine analyse de l'imposture et de la manipulation intellectuelle, des velléités obsessionnelles de reconnaissance, de la terreur psychologique et de la complexité des rapports sociaux et personnels qui s'établissent entre ces jeunes gens.
Il faut ajouter à cette virtuosité scénaristique une réalisation épousant parfaitement l'aspect passionné et fulgurant de ce portrait intellectuel. La caméra nerveuse tournoie autour des personnages et illustre à la perfection le climat à la fois envoûtant et inquiétant qui entoure la figure de Morney. Mais c'est incontestablement le jeu de l'ensemble des acteurs qui achève de faire de ce film une oeuvre aussi formidable. Jacques Bonaffé, Natacha Régnier, Malik Zidi et Alexandre Steiger sont tous excellents dans leurs rôles respectifs, mais c'est Thibault Vinçon qui emporte le morceau et qui s'impose comme la véritable révélation de ce film. Son portrait d'un individu trouble et destructeur est tout simplement bouleversant.
Les Amitiés maléfiques est un véritable triomphe d'intelligence et d'érudition sensibles qui est dénué de la prétention et de la suffisance qui entachent trop souvent la représentation des milieux littéraires et philosophiques. Amateurs de littérature et de philosophie, voilà un visionnement qui s'impose sans attendre.