Les Glaneurs et la glaneuse

Agnès Varda

France

2000, 82 minutes

Varda, grande dame du cinéma. À 70 ans passés, elle nous offre un moment cinématographique pur, transcendant, avec un objet inclassable qui tient à la fois de l'autoportrait intime, du pamphlet social, du documentaire poétique et du film d'essai. Les Glaneurs et la glaneuse, c'est tout ça en même temps, mais sans la prétention et le repli sur soi nombriliste, complaisant, qu'une telle entreprise risque de susciter. Au contraire, voilà un film ouvert sur le monde, accessible et passionnant - comme en témoigne le succès international considérable et inattendu que le film remporte depuis sa sortie. Film d'auteur singulier, à la fois préoccupé par ce "je" derrière la caméra (Agnès Varda elle-même, narratrice, actrice, qui retourne, par intermittences et avec force clins d'oeil complices, la caméra vers elle) et par les excès d'une société faite d'inégalités, qui génère de façon absurde et simultanée le gaspillage chez les uns, le manque et le dénuement chez les autres.

Conçu très librement, Les Glaneurs et la glaneuse est pluriel, éclaté dans sa structure mais formidablement resserré autour de la personnalité unique de Varda, et filmé avec une toute petite équipe, avec la cinéaste aguerrie tournant elle-même nombre de scènes spontanément, caméra DV à la main, tel le stylo dans la main de l'écrivain - retour triomphant de la caméra-stylo. Le résultat est sidérant tant il est simple, presque naïf, et aussi porteur de sens, redonnant toute sa valeur aux images. Que Varda filme de très près une pomme de terre ou sa main qui trahit le passage du temps, elle atteint la même charge émotive, le même degré d'émotion très rarement atteint au cinéma. Amorcé à la manière d'un Alain Cavalier, parti de ses propres préoccupations (ses goûts, artistiques en particulier, ses préoccupations devant la mort, la vieillesse), son film débouche, mine de rien et sans militantisme excessif, sur une réflexion passionnante sur nos sociétés modernes. Nous retrouvons ainsi la réalisatrice de Sans toit ni loi, préoccupée par le sort des exclus, des rejetés d'une société de l'abondance et de la surconsommation. Elle redonne ainsi dignité à ces gens qui doivent faire preuve d'ingéniosité s'ils veulent survivre, ne serait-ce que se nourrir des déchets, des restes abandonnés dans les champs, les poubelles. Face à l'arrivée imminente de la mort, Varda filme ainsi les pulsions et mécanismes inusités de (sur)vie chez les moins nantis, les marginaux, les laissés pour compte. Il en résulte une ode à la vie à la fois révoltante - par ce qu'elle dit sur notre société malade et névrosée, sur nos comportements de gaspilleurs hypocrites et égoïstes - et formidablement stimulante, notamment à travers une série de portraits d'hommes et de femmes qui vivent et survivent de nos restes. Ces personnages, incroyables de vérité, rétablissent l'ordre chaotique de la société, équilibrent les choses, témoignent de l'absurdité d'une époque et d'un système dont on voit bien les failles et les abîmes inqualifiables.

glaneurs.3.jpg (18955 octets)C'est dire que partie d'une démarche à la fois ludique et intellectuelle - le point de départ du film étant une toile de Millet représentant les glaneuses d'antan et la volonté de Varda de retrouver, sur les routes de France, l'héritage actuel de ces glaneuses - la réalisatrice devient elle-même métaphore du sujet de son film, devenant glaneuse à son tour, et découvrant les racines du glanage et du grappillage partout autour d'elle. Car si l'art devient évidemment activité de glaneurs par excellence (notamment à travers ces portraits sidérants d'artistes concevant leurs oeuvres à l'aide d'objets abandonnés divers), on retrouve l'essence des glaneuses dans notre propre rapport aux objets, aux choses, à l'activité même de consommer. Les Glaneurs et la glaneuse devient ainsi une oeuvre pleine de résonances, qui nous renvoie à l'ensemble de nos comportements collectifs et individuels devant la nourriture, les biens matériels, l'acte de posséder. Présente sur tous les terrains, avec une démarche très souple, tantôt ludique, presque puérile, tantôt plus grave ou plus poétique, Varda scrute l'acte et la signification moderne du glanage sous ses éclairages sociaux, juridiques, économiques, culturels, environnementaux. Et cela avec un sens du didactisme surprenant : on y apprend et découvre beaucoup, sans lourdeur démonstrative, au contraire avec une liberté d'approche vivifiante.

glaneurs.2.jpg (17394 octets)À la manière d'un Manoel de Oliveira, autre grand doyen du septième art, l'oeuvre d'Agnès Varda gagne au fil des années qui passent en richesse et en nécessité. Cinéma de l'âge d'or? Que nenni! Elle en aurait beaucoup à montrer et à apprendre à plusieurs jeunes tenants de l'audace et de l'originalité, tant son film respire de sa propre vie, si personnel, si unique, si étonnamment moderne. Digne héritière du legs essentiel de la Nouvelle Vague, sans en avoir l'air, sans le dire, elle en appelle ainsi à une réappropriation par les cinéastes de leur médium et de leur art, à l'aide des nouvelles technologies. Car comme c'est le cas ici, la caméra DV devient un formidable outil d'expression du moi et en même temps un interrogateur, un révélateur du réel. Les Glaneurs et la glaneuse, c'est le cinéma en liberté, la "cinécriture" (mot employé par Varda) au service d'un retour essentiel à l'essence même du médium. L'après-Dogme, sans contraintes, tout entier attaché à la vie, aux humains, à leurs gestes et paroles, où le social, l'intime et l'art s'interpellent et se répondent. Essentiel, stimulant, bouleversant.

 

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