Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain
Jean-Pierre Jeunet
2001, 122 minutes
On en a tellement entendu parler, du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, qu'on avait fini par nourrir certaines appréhensions. Pas que l'on aime particulièrement faire résonner une fausse note, mais il y avait de quoi se poser des questions devant un tel concert d'éloges - presque une symphonie lyrique du bonheur retrouvé - provenant de l'Hexagone, habituellement si peu enclin au transport d'enthousiasme débordant et généralisé. Les quelques rares esprits chagrins ayant eu la regrettable idée de descendre le film se sont fait illico assaillir par une horde fanatique, un comité enragé de défenseurs d'Amélie - Serge Kaganski, de Libération, qui a taxé le film de passéiste, voire de pétainiste, a royalement goûté à la médecine de ceux qui furent transfigurés et transportés par le film. Et dieu qu'ils sont nombreux, les spectateurs tombés béats sur leur séant devant le charme du dernier Jeunet. Comment expliquer un tel phénomène, qui dépasse largement toutes les attentes de ceux-là même qui suivaient Jeunet depuis Delicatessen et qui connaissaient son talent ? Il est si rare qu'un film fasse l'unanimité de nos jours, ralliant en une sorte de frénésie suspecte le grand public, les cinéphiles et la critique, devenant un objet de culte quasi sans précédent en quelques mois à peine : ce film était-il à ce point singulier pour se mériter un tel engouement, au point de devenir un symbole national?
Et bien force est d'admettre que oui, dans la perspective actuelle du cinéma grand public, il faut le préciser. Car il ne faut pas se leurrer, le film de Jeunet appartient au cinéma populaire, destiné à un large auditoire, et son mérite est d'apporter de la poésie, de style et de l'imagination à ce créneau qui en est presque toujours dépourvu. Parce qu'il se démarque avec force de la production courante, incolore et insipide, parce qu'il touche une corde sensible qui semble répondre à un besoin - on a dit qu'il rend heureux, euphorique et guilleret, ce que semble rechercher une bonne frange du public - parce qu'il quitte le glauque et le sombre pour nous submerger de fraîcheur et de bons sentiments, il rallie dans l'allégresse toutes les âmes en mal de bonheur. Mais au-delà du phénomène social, qu'en est-il film lui-même? Sans crier au chef-d'oeuvre - n'exagérons rien tout de même - il est indéniable, dès les premières images, que Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain est porté par une grâce, une poésie, une fantaisie et un humour qui le placent complètement à part dans la production française actuelle, dans l'oeuvre de Jeunet elle-même, dont c'est un aboutissement que l'on n'attendait pas. Comme le résultat inespéré d'une concoction chimique de divers éléments qui, au fil d'arrivée, mènent vers une espèce de petit miracle où l'on retrouve cette rare et précieuse magie que l'on attend du cinéma.
Cette Amélie Poulain du titre, c'est bien sûr le personnage principal et pivot du film, interprété par la jeune et jusque-là presque inconnue Audrey Tautou, devenue depuis une coqueluche nationale et internationale. Difficile effectivement de résister à sa composition parfaite - et très travaillée par Jeunet, qui la capte à l'aide d'angles accrocheurs qui mettent systématiquement en valeur sa bouille charmante - de jeune fille solitaire et réfugiée dans son imaginaire, plutôt débordant et fantasque, qui travaille au Café des Deux Moulins, lieu fétiche du quartier de Montmartre. Comment Amélie, élevée en vase clos, va donner un sens à sa vie et à celle des autres par ricochet, un peu au hasard de la découverte d'une petite boîte contenant des jouets d'enfant, et comment elle va décider d'organiser son quotidien en faisant le bien autour d'elle, en guidant, à l'aide de petits riens, son entourage vers la joie et le bien-être, voilà ce qui constituera le fil d'Ariane de ce conte urbain vaguement nostalgique et résolument délirant. En mère Thérésa des émotions, Amélie tente de semer le bonheur sur son passage, mais ce parcours empathique et généreux, bien sûr, la mettra elle-même face à ses désirs, face à sa quête d'amour, dans la rencontre d'un curieux collectionneur de photomatons (Mathieu Kassovitz) avec qui elle entretient un jeu de cache-cache et de séduction au bout duquel elle trouvera peut-être, elle aussi, le bonheur.
Les familiers de l'oeuvre de Jean-Pierre Jeunet reconnaîtront ici immédiatement l'univers et le style typés qui ont fait la marque du cinéaste avec ses deux premiers films coréalisés avec Marc Caro : facture empruntant à la fois à la bédé, au surréalisme et au vidéoclip, esthétique privilégiant les couleurs saturées, les décors et les objets bigarrés, les gros plans inusités et les mouvements de caméra, de nombreux personnages colorés et caricaturaux, des situations grotesques et appuyées, et enfin un humour nourri d'une poésie pleine de verve. Tout cela se retrouve intégralement dans Amélie Poulain, qui se veut le prolongement direct et logique de Delicatessen et de La Cité des enfants perdus, après l'intermède hollywoodien de Alien: Resurrection. À une différence près : ici, le glauque et le noir, si caractéristiques de ses premiers films, sont totalement évacués et font place à la légèreté, aux clins d'oeil attendrissants, à l'émotion, avec beaucoup d'emphase mais tout de même avec justesse et crédibilité. C'est là que se joue la réussite du film, dans ce fragile équilibre entre la surdose de bons sentiments et la truculence un peu triste des situations, que le cinéaste sait conserver tout au long du film. Là, Jeunet remporte son pari, grâce à un scénario truffé de références ingénieuses, de moments déconcertants, de petits détails insolites enrobés dans un humour certes moins grinçant que Delicatessen, mais qui le surpasse en ingéniosité. Dans la galerie de personnages secondaires truculents, enfin, Jeunet compose un univers certes un peu vieille France - il est clair que Kaganski a soulevé quelque chose qui est présent dans le film, assurément nostalgique et décalé, sans dire qu'il est passéiste - mais habité de trouvailles excentriques, qui ont beaucoup à voir avec l'univers de Jacques Prévert et de Marcel Carné, mais de manière plus bédéesque. C'est dire que Jeunet approfondit un univers jusque là impressionnant d'inventivité et de richesse visuelle, mais un peu artificiel. Ici, il creuse et élargit son registre dramatique de belle façon, et prouve qu'il n'est pas qu'un habile faiseur d'images.
L'impact exceptionnel du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain tient dans cette étonnante et très rare alchimie au cinéma : le casting d'Audrey Tautou, irrésistible dans le rôle titre, la qualité des personnages secondaires, même caricaturaux, si sympathiques dans leurs travers et manies singulières, rendus savoureusement par les acteurs fétiches de Jeunet, Dominique Pinon et Rufus en tête ; un scénario truffé de perles d'humour et de détails croustillants, la musique splendide de Yann Tiersen, qui colle au film comme si elle lui avait toujours été attachée, alors que plusieurs morceaux sont tirés de ses albums précédents. La mise en scène et la direction artistique enfin, bien sûr, à la fois fantaisiste et poétique, soignée et léchée comme jamais chez Jeunet, qui apporte un cachet presque avant-gardiste pour un film populaire. Tout cela fait en sorte qu'avec Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, Jeunet parvient à se renouveler, à se hisser un peu hors de la caricature bédé débridée qui a fait sa marque tout en conservant l'essence de son style baroque clippé tissé de résonances surréalistes et oniriques, l'exacerbant même. On pardonnera ainsi l'aspect bonbon-bonheur du film, sur lequel on a malheureusement trop insisté. Que le film, comme cette petite fée de Montmartre, rende les gens joyeux, légers et heureux, cela ne surprend guère, tant il est entièrement construit comme une entreprise de charme et de séduction. Tous les éléments sont là pour que ce Fabuleux Destin d'Amélie Poulain ensorcelle un public nombreux et varié. Une réussite - et un succès - d'exception, que Jeunet aura bien du mal à reproduire, tant tout ici semble converger vers la grâce comme par enchantement.