Dekalog (Le Décalogue)
Krysztof Kieslowski
1989, 10 épisodes de 55 minutes
L'un des plus grands legs du regretté Kieslowski, cette
grande oeuvre est unanimement considérée par les cinéphiles comme l'un des ultimes chefs-d'oeuvre des vingt dernières années. Conçu au départ comme un projet pour la télévision polonaise, Le Décalogue a rapidement traversé les frontières de la télé et de son pays natal pour devenir un événement cinématographique majeur partout en Occident. Il a depuis acquis le statut de référence incontournable, comparé en cela aux oeuvres les plus importantes de Orson Welles ou de Ingmar Bergman en leur époque. Parrainée lors de sa sortie par Stanley Kubrick, qui considère Le Décalogue comme un tournant majeur dans l'histoire du cinéma, et dont l'influence peut se faire sentir sur son film-testament, Eyes Wide Shut, l'oeuvre de Kieslowski est désormais disponible en intégralité dans un coffret DVD qui permet aux cinéphiles de découvrir ou de redécouvrir l'ensemble de ce projet, où chacun de ces épisodes constitue un moment privilégié rarement atteint au cinéma.Le projet était ambitieux : réaliser, en dix épisodes d'une heure chacun, une série - un cycle, préférera dire le réalisateur, car chaque film est complètement autonome - portant sur les dix commandements bibliques. Mais pour Kieslowski, qui s'avoue ouvertement athée, le projet est tout sauf religieux ou spirituel au sens chrétien du terme : il s'agit ici d'une exploration personnelle de chacun de ces commandements de l'Ancien Testament, reconduit dans la Pologne d'aujourd'hui, sans aucune référence explicite aux récits bibliques. Kieslowski y projette plutôt un éclairage social, politique et psychologique emblématique de l'ensemble de son oeuvre : il s'agit ici d'une formidable synthèse de son exploration de la solitude humaine, des difficiles interactions entre individus, des circonstances et événements tragiques provoqués par les hasards de la vie, par le poids du passé et l'incertitude devant l'avenir.
De cette série de dix films, tous excellents, on retiendra particulièrement les épisodes cinq et six, sortis à la fin des années quatre-vingt dans des versions longues au cinéma : Tu ne tueras point, film coup de poing qui porte sur la peine de mort, et Un film bref sur l'amour, qui lui aborde la question de l'infidélité. Ces deux moments culminants du Décalogue ont été pour plusieurs la porte d'entrée fulgurante de cet univers singulier, mais on peut attaquer Le Décalogue selon l'ordre que l'on veut, tant le cycle conçu par Kieslowski se veut extrêmement cohérent dans sa totalité et libre dans sa structure, chaque film pris isolément étant une véritable oeuvre qui se suffit à elle-même. Ceci grâce au talent de Kieslowski d'abord et avant tout - son sens documentaire, la qualité de sa direction d'acteurs et la singularité de son regard, très critique envers la société contemporaine et en même temps formidablement attentif aux détresses des individus. Mais aussi grâce à des collaborateurs fidèles et chevronnés, tels Krysztof Piesiewicz au scénario et Zbiegniew Preisner à la musique.
Avec Le Décalogue, Krystoz Kieslowski obtenait enfin la reconnaissance internationale et l'attention qu'il méritait, après une carrière difficile de plus de quinze ans en Pologne, où son expression artistique exigeante et radicale, sans cesse réprimée par la censure, avait peine à être acceptée. Après avoir conquis durablement le public cinéphile avec cette oeuvre monumentale, il poursuivra sa quête d'un cinéma d'auteur engagé et sans concession à travers les réussites et les succès de La Double Vie de Véronique, et la trilogie Bleu - Blanc - Rouge, sur laquelle s'achève son oeuvre. Disparu prématurément entre 1996, il laisse derrière lui une oeuvre foisonnante et forte qui a traversé l'incompréhension et l'hostilité des débuts pour devenir l'une des plus essentielles et acclamées des années quatre-vingt-dix.