La Question humaine
Nicolas Klotz
2007, 143 minutes
La froide logique comptable des grandes entreprises. Des relents de nazisme. Une paranoïa et un désarroi existentiel prononcés. Des dérèglements psychologiques et des troubles mentaux. Le surgissement des fantômes du passé. Une descente aux enfers vertigineuse. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce film de Nicolas Klotz plonge à pieds joints au sein d'une matière éprouvante et difficile. Adapté par Elisabeth Perceval à partir du roman éponyme de François Emmanuel, La Question humaine aborde de manière extrêmement sensible, violente et déroutante le chemin de croix d'un psychologue industriel (un Mathieu Amalric au sommet de son art, littéralement hanté par son personnage, jouant en équilibre sur un fil de fer psychologique fascinant) qui est chargé d'enquêter sur le comportement problématique du grand directeur de l'aile française d'une entreprise allemande de pétrochimie (Michael Lonsdale, absolument fantastique). Celui-ci montre des signes inquiétants de détérioration de santé mentale. L'enquête ouvrira une horrible boîte de Pandore, véritable abyme où se tordent des destins individuels et collectifs, sur fond de mémoire historique perturbée qui le confrontera à ses propres démons intérieurs, bousculant en chemin son propre équilibre et ses certitudes professionnelles.
Amorcé comme une auscultation de la névrose des sociétés capitalistes modernes, le film bascule progressivement dans un maelström psychologique et intellectuel pétri dans une matière extrêmement complexe et touffue, qui fascine tout autant qu'elle épuise et irrite. Férocement personnelle et originale, tout autant charnelle que littéraire, la démarche cinématographique de Nicolas Klotz met constamment le spectateur dans un état de tension déstabilisante, d'inquiétude et de surprise, tant son récit chaotique fuit mystérieusement dans tous les sens, tout en nous malmenant sérieusement en chemin. Un talent exceptionnel est indéniablement à l'oeuvre, mais certains choix narratifs et esthétiques pourront bousculer les spectateurs habitués à des oeuvres cinématographiques plus molles et consensuelles. À la fois sensuel et brutal, souvent expérimental et opaque, La Question humaine cultive une affectation outrancière et un maniérisme inusité, en particulier dans l'emploi de la musique, extrêmement éclectique (du classique à la techno trance en passant par le fado), ou avec la narration poétique et solennelle d'Amalric lors de certaines scènes. Il en résulte une expérience de cinéma tendue et viscérale, parfois même conflictuelle et exaspérante, qui est tout sauf conventionnelle. Mémorable et marquant, ce film frappe là où ça fait mal, hante l'esprit et ne nous laisse pas sans séquelles. Signe incontestable que nous sommes devant une oeuvre singulière.