Svabda (La Noce)
Pavel Lounguine
Russie / France / Allemagne
2000, 114 minutes
La jeune et belle Tania revient dans son village natal après un séjour à Moscou et, sur un coup de tête, elle décide d'épouser Micha, travailleur minier et amour d'adolescence à peine retrouvé. Les préparatifs et le déroulement de leur noce, où est pratiquement invité le village en entier, se déploient à un rythme infernal, cette noce étant ponctuée d'une série d'événements et de revirements de situation absurdes qui viennent à la fois gâcher et rehausser la sauce : le marié est accusé d'un vol de bijoux, son copain alcoolique se retrouve mêlé à des situations abracadabrantes, un chef de police zélé se révèle obsédé par son avancement professionnel, tandis que l'arrivée d'un souteneur mafieux qui est amoureux de la mariée sème la pagaille, et on en passe.
Film très attendu que cette Noce, annoncé comme le retour de Pavel Lounguine, au parcours inégal depuis la révélation de Taxi Blues, et dont on a abondamment parlé depuis sa présentation à Cannes et au Festival des films du monde. On n'avait plus de nouvelles de Pavel Lounguine depuis un sacré bout, pour ma part depuis Luna Park (1992). Il revient en grande forme, porté par un souffle presque documentaire qu'on ne lui connaissait pas, porté aussi par une atmosphère quelque peu semblable à un film de Kusturica (surtout Le Temps des gitans et Chat noir, chat blanc pour le délire de groupe, mais sans le côté baroque et onirique de ces derniers) mais pas trop plagiée non plus. La Noce est même plutôt éloignée de Taxi Blues, plus authentique à mon avis, et tout aussi porteur, métaphoriquement parlant, d'un regard sur la Russie d'aujourd'hui, une Russie dans la dèche et la pauvreté, cherchant à se retrouver après l'effondrement de l'Empire soviétique. Mais le propos de Lounguine n'est jamais lourd, il n'est pas véritablement politique, sinon dans la mise en abyme que peut représenter cette fête et ce groupe, dans certaines répliques acerbes et évocatrices aussi.
La réussite de La Noce tient justement dans cette absence de prétention, le cinéaste se concentrant sur l'avant et le pendant de cette journée de noce. Le cinéaste réussit habilement à brosser le portrait d'une bonne douzaine de personnages principaux, à les hisser hors de la caricature et de l'esquisse à gros traits, et parvient par le même fait à susciter l'émotion et à nous intéresser au destin de ces êtres parfois sympathiques, parfois pathétiques, tantôt attachants ou profondément antipathiques, l'ensemble de ces sentiments contradictoires cohabitant chez le même personnage, et fluctuant sans cesse, au rythme de leurs réactions, de leurs comportements, tantôt touchants et sincères, tantôt hypocrites et lâches.
Avec ce film, Pavel Lounguine se rapproche de Nikita Mikhalkov, le Mikhalkov de Soleil trompeur, et parvient comme lui à capter une belle authenticité et à cerner les travers de ses semblables. Ajoutez à cela un pittoresque qui n'est pas feint ni construit, porté en cela par de merveilleux interprètes, dont certains non-professionnels qui permettent d'atteindre la justesse d'un tableau d'ensemble, ainsi que des musiques et chants traditionnels festifs, pleins d'une verve délirante et communicative, et vous avez au total une Noce très réussie, avec juste ce qu'il faut de dérapages comiques, de délires pleins de vodka et de péripéties abracadabrantes pour susciter un réel plaisir pour le cinéphile. On attend avec impatience et l'on souhaite grandement la renaissance du cinéma russe, cinéma en déclin depuis la glastnost, La Noce nous laisse entrevoir un rayon de soleil, une lueur d'espoir avec son joyeux foutoir, un beau bordel, au grain cinématographique riche et texturé, avec des acteurs formidables, qui font de ce film de Pavel Lounguine, espérons-le, un pas vers le renouveau et la vitalité retrouvée. Espoir qui, comme dans le film, malgré toutes les petites guerres et désespoirs quotidiens, malgré les coups bas et les faiblesses, tient bon la route vers un avenir libéré des affres du passé.