La Moitié Gauche du frigo
Philippe Falardeau
2000, 90 minutes
Premier long métrage de fiction de Philippe Falardeau, ancien vainqueur de la Course destination monde, La Moitié gauche du frigo est une brillante et savoureuse réflexion sur le marché du travail portée par un humour décapant et irrésistible ainsi qu'un regard intelligent, corrosif mais nuancé, sur les rouages économiques et sociaux dans lesquels nous sommes tous pris. Le film, salué chaleureusement lors de son passage au plus récent Festival of festivals de Toronto et coiffé du prix Claude-Jutra du meilleur premier film lors des dernier prix Génie, nous met effectivement en présence de l'un des cinéastes québécois les plus prometteurs et talentueux à avoir émergé depuis une bonne dizaine d'années, à l'égal des André Turpin, Denis Villeneuve et Louis Bélanger.
Réalisé sous la forme du faux-documentaire tourné caméra à l'épaule (le cinéaste se permettant même des clins d'oeil explicites à des oeuvres similaires, de Roger and Me de Michael Moore à... Louis XIX), La Moitié gauche du frigo nous fait suivre le parcours de deux personnages principaux, Christophe (joué par Paul Ahmarani) et Stéphane (Stéphane Demers). Le premier, ingénieur de formation qui s'est retrouvé récemment au chômage, accepte la proposition de son colocataire et ami, comédien de théâtre et apprenti cinéaste, qui lui offre de tourner un documentaire sur sa recherche d'un nouvel emploi. Avec Stéphane et sa caméra sans cesse sur ses talons, on suit les péripéties de Christophe et de sa quête d'un nouvel emploi qui réponde à ses besoins et attentes. Or ce qui apparaissait au début comme une sorte de jeu pour les deux compagnons devient le révélateur de leurs valeurs morales conflictuelles et des ambiguïtés de leurs aspirations. Car la quête de Christophe s'étire et le plonge progressivement dans la déprime et l'amertume tandis que son compagnon profite de l'occasion pour exprimer ses opinions et idées sur le système économique actuel et se lance dans une croisade contre l'économisme.
Le film aborde de front plusieurs sujets essentiels du "nouvel ordre économique" actuel : la précarité de l'emploi, le chômage, la difficulté pour les gens diplômés à se trouver un emploi "dans leur branche" et qui répond à leurs aspirations, le licenciement massif et sauvage des grandes entreprises qui font des profits, avec en prime un regard sur les aléas existentiels de la génération des vingt - trente ans. Ça pourrait être lourd, déprimant, ennuyeux, ça pourrait aussi être idéologique et moralisateur : ça ne l'est jamais. D'abord le film est délicieux, drôle et intéressant de bout en bout, Falardeau multipliant avec beaucoup d'habileté les clins d'oeil sarcastiques et ironiques. Ensuite parce que le cinéaste, en cela totalement en accord avec l'approche "faux documentaire" qui nourrit la forme de ce film dans le film, refuse d'adopter une voie unidirectionnelle et caricaturale (le syndrome Elvis Gratton) et s'attarde judicieusement à cerner les contradictions, les ambiguïtés et les zones grises de ses personnages. Il évite ainsi la caricature politique et le manichéisme qui guettaient l'entreprise et fait de La Moitié gauche du frigo un film sensible et touchant qui nous fait réellement croire aux déboires de Christophe et à la rage politique et sociale de Stéphane.
Car la force du film réside dans l'écriture. Falardeau nous offre deux personnages principaux qui, bien que très campés et typés (Christophe en ingénieur charmeur et plein d'esprit, Stéphane en artiste revendicateur et intègre) révèlent une complexité des valeurs et des sentiments qui évite toute caricature. L'évolution de leurs rapports, qui va de pair avec les expériences et les rencontres qu'ils font, en particulier dans la seconde partie du film qui est plus grave et dramatique (sans être dénuée d'esprit), témoigne d'un réel travail sur les relations entre les personnages. L'évolution des personnages principaux et de leurs liens affectifs est tangible et totalement réussie, et est très bien révélée par l'organisation du film (la première partie est - semble - entièrement consacrée à Christophe, Stéphane étant toujours hors champ ; à partir de la rencontre d'Odile, la caméra se tourne progressivement aussi vers Stéphane et amène ce dernier au centre des attentions et préoccupations). Et la qualité de l'écriture de Falardeau se révèle également dans la qualité des rôles secondaires, très bien écrits, en particulier le personnage de Odile (Geneviève Néron, formidable d'authenticité), dont Christophe s'éprend et qui sera l'un des révélateurs des conflits et des divergences de perception de Christophe et de Stéphane, et des limites et dangers de leur entreprise. En fait, tous les rôles secondaires, de la soeur de Christophe à l'avocate d'Action-chômage en passant par le chasseur de têtes (interprété de façon irrésistible par Robert Morin) et les employés et patrons, sont si crédibles et justes que l'on croirait vraiment par moment visionner un documentaire.
Falardeau montre ainsi avec ce premier film, en plus d'un commentaire social et politique des plus pertinents, un réel talent de cinéaste. Dans l'écriture, pleine de trouvailles comiques dignes d'un Nanni Moretti, dans la direction d'acteurs évidemment aussi (tous les acteurs sont rien de moins qu'excellents, à commencer par Stéphane Demers, révélé au cinéma par Les Muses orphelines et encore une fois ici plein d'énergie et de profondeur, et bien sûr Paul Ahmarani qui est une révélation incroyable dans ce film), dans l'habileté de la mise en scène enfin. Falardeau offre avec La Moitié gauche du frigo un film traversé par l'esprit et les fondements du cinéma-vérité additionné de multiples influences qui vont de Michael Moore (on a beaucoup apparenté La Moitié gauche du frigo à Roger and Me, c'est vrai en partie et assumé par le cinéaste lui-même) à Moretti en passant par Robert Morin bien sûr, un peu de Dogme danois aussi peut-être et surtout la structure et le concept du film culte C'est arrivé près de chez vous des Belges Belvaux, Ponzel et Poelvoorde pour l'aspect faux-documentaire qui suit les pérégrinations d'un personnage. Toutes ces ascendances et influences ne nuisent en aucun moment à la qualité et à l'originalité de la démarche et du film de Falardeau. Le jeune cinéaste démontre ainsi, à l'encontre de toute la tendance actuelle du cinéma québécois, qu'il suffit d'un bon sujet, de peu de moyens (le cinéma numérique les offre, avec en prime une originalité de style à tout casser), d'acteurs peu connus (qu'il fait bon de voir de nouvelles têtes dans le cinéma québécois nom de dieu!), d'une bonne dose d'humilité et surtout d'un ton personnel pour faire un très bon film.
En réalisant ce film, Philippe Falardeau affirmait vouloir nous "inviter à questionner l'importance du travail dans nos sociétés". Non seulement a-t-il entièrement relevé avec brio le défi de taille qu'un tel sujet imposait, et ce avec un humour tonifiant et de l'esprit à revendre qui ne se démentent jamais, mais en plus il nous convie à une passionnante méditation sur les dilemmes moraux qui assaillent la nouvelle génération, sans dissimuler les failles et les contradictions de tout un chacun. Des films québécois de cette trempe, on n'en voit pratiquement plus. En digne héritier des acquis les plus essentiels du cinéma-vérité de l'ONF et avec un authentique talent de cinéaste, Philippe Falardeau signe avec La Moitié gauche du frigo un film essentiel de l'histoire du cinéma québécois que la génération des vingt et trente ans reconnaîtra comme un instantané authentique et saisissant, à la fois ludique et réflexif, de leur rapport au marché du travail. On a maintes fois reproché à la nouvelle génération d'avoir rejeté le politique et de fuir le réel : Philippe Falardeau l'aborde avec une franchise, une honnêteté et une justesse qui lui font honneur. Il reprend ainsi le flambeau d'une génération qui a abdiqué depuis longtemps : ce n'est certainement pas avec Denys Arcand et son pitoyable Stardom qu'on aurait eu droit à tant de rigueur, de profondeur et de complexité. Chapeau à Philippe Falardeau pour un film tordant, émouvant et porteur de multiples questionnements et réflexions, et vivement un autre film !