La Femme qui boit

Bernard Émond

Canada

2001, 91 minutes

Premier long métrage de fiction du documentariste Bernard Émond, La Femme qui boit est une oeuvre sensible qui aborde avec beaucoup d'acuité la problématique de l'alcoolisme. Loin des cas vécus et autres films édifiants ou moralisateurs, Émond trace un portrait complexe, dur et sans fard des ravages de l'alcool. Mais davantage que d'alcoolisme, il est question plus largement de dépendance émotive et matérielle dans La Femme qui boit, à travers le portrait et la vie tragiques d'une femme ruinée par sa dépendance affective envers les hommes qui ont marqué sa vie et par sa descente vertigineuse dans l'enfer de la bouteille. Regard d'auteur, sans atermoiement ni sentimentalisme facile, qui ne sacrifie en aucun moment l'impitoyable réalité de la douleur au profit des attentes du public, et qui par le fait même nous convie à un travail attentif, rigoureux et sans concession.

Ce portrait de femme, c'est celui de Paulette (superbe Élise Guilbault), dont la volonté de se hisser hors de sa condition sociale et du destin réservé aux femmes de son époque (pendant la période dite de la Grande Noirceur duplessiste) la pousse, en deux temps, vers des choix (mais est-ce que ce sont réellement des choix? Le réalisateur - et le personnage lui-même - posent la question) qui marqueront son destin. Dans un premier temps, devenir la maîtresse illégitime d'un vieux juge (Michel Forget) ; dans un deuxième temps, épouser un homme charmeur et manipulateur (Luc Picard) qui n'aura de cesse de la trahir et de la tromper. Dans les deux cas, c'est une vie de dépendance et de solitude qu'on lui impose, qu'elle accepte. Elle trouvera refuge dans la boisson, noyant son profond désespoir dans une cuite et un glissement vers le bas qui n'en finissent plus.

Venu du documentaire, fort de sa formation d'anthropologue, Bernard Émond donne à La Femme qui boit un souci du détail historique remarquable. La reconstitution des années quarante et cinquante est particulièrement juste et soignée : décors, costumes, indices révélateurs de l'époque, tout est sobrement mais judicieusement à sa place. Idem pour la direction photo de Jean-Claude Labrecque, remarquablement en accord avec la démarche d'Émond et avec la crédibilité historique du film. Une direction photo à la fois très belle et très âpre, qui rappelle certaines oeuvres-phares du cinéma québécois des années soixante-dix, ainsi que plus récemment La Sarrasine, de Paul Tana.

Les choix esthétiques du cinéaste contribuent également à la qualité et à la rigueur qui émanent du film. D'abord dans ce parti pris narratif qui construit le récit de Paulette, récit fait d'une longue série de flashback qui épousent les méandres labyrinthiques et capricieux de la mémoire de cette femme qui se penche sur son passé, plus précisément sur quelques moments catalyseurs. Structure narrative complexe mais qui semble étonnamment couler de source, faite d'un va-et-vient perpétuel d'une époque à l'autre. Avec un tel travail sur le temps et la mémoire, Émond risquait de se perdre et de perdre le spectateur en cours de route : ce n'est pas le cas. Habilement entrelacées, les diverses périodes se répondent et se rendent écho, exprimant avec encore plus de force le sentiment de claustrophobie, d'impuissance et d'immobilisme du personnage central de Paulette. L'éclatement du temps répond ainsi parfaitement à la quasi unité de lieu du film, qui est presque un huis clos dans l'appartement-prison de cette femme sans cesse déchirée par des relations étouffantes et contraignantes avec des hommes qui, chacun à leur manière, la réduisent à un rôle passif et soumis.

Mais la plus grande qualité du film réside dans le point de vue adopté par le réalisateur, son absence de regard moralisateur sur cette femme qui garde dans sa tragédie un sens de la dignité et une fidélité envers elle-même qui résistent aux pires épreuves. En cela, La Femme qui boit se veut un regard porteur sur la condition féminine, regard qui, au-delà des considérations historiques et de la question de l'alcoolisme, rejoint des dimensions sociales et psychologiques qui en appellent à l'intelligence et à la sensibilité du spectateur.

La Femme qui boit, c'est enfin l'interprétation exceptionnelle d'une grande actrice, Elise Guilbault, qui joue le rôle de cette femme esseulée et ravagée par l'alcool avec une stupéfiante crédibilité. Sans les tic usuels, sans forcer la note, elle déploie un registre viscéral, très physique, d'autant plus que son jeu en huis clos exige une dépense du corps, des gestes et des mouvements axé sur les détails, et qu'elle porte à un très haut degré de réussite. Du travail dont Émond et Guilbault peuvent être très fiers. Dans des rôles secondaires, également, une interprétation de qualité, d'abord chez Luc Picard, toujours aussi convaincant, enfin Fanny Mallette et Michel Forget, dans de plus petits rôles également fort crédibles. À tout point de vue, ce premier film de Bernard Émond marque la venue d'un cinéaste de fiction de grand talent, qui permet à la fiction québécoise de s'enrichir d'un regard et d'une exigence dont elle a bien besoin.

 

 

 

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