La Belle Bête
Karim Hussain
2006, 110 minutes
Pour son deuxième long métrage, Karim Hussain s'offre un casting en or - Carole Laure, Caroline Dhavernas, Marc-André Grondin et David La Haye - et s'associe à l'une des plus grandes romancières de la littérature québécoise, Marie-Claire Blais, afin d'effectuer l'adaptation cinématographique du premier roman de celle-ci, La Belle Bête, paru à l'origine en 1959. Il en résulte un grand pas en avant pour Hussain en tant que cinéaste. Malgré certaines imperfections, celui-ci signe une oeuvre tourmentée, sombre et fiévreuse qui fait honneur à l'univers de l'écrivaine, tout en proposant un style schizophrénique fort personnel, métissé d'influences horrifiques.
Un triangle familial obsessif et destructeur compose la figure dominante de ce huis clos psychologique étouffant. Isolés dans un domaine seigneurial coupé de la civilisation, une mère devenue veuve (Laure) et ses deux enfants (Dhavernas et Grondin) entretiennent une relation perverse, faite de liens affectifs conjuguant douleur, jalousie et cruauté. La mère développe un amour malsain et fusionnel pour son fils adolescent, simple d'esprit à la beauté farouche, sous l'oeil de sa fille dont elle soulève la colère et l'envie. Celle-ci, rejetée, sème le désarroi en jouant de la crédulité et de la naïveté de son frère. Le déséquilibre croissant de cette cellule familiale fragile et névrosée sera accentué par l'arrivée d'un homme mystérieux et arrogant (La Haye), nouvel amant de la mère.
Absence du père, relents incestueux, sexualité maladive, gestes violents, vengeance barbare et actes d'hystérie incontrôlée : La Belle Bête ne fraie pas en eaux confortables, à une époque où le cinéma québécois préfère le confort castrateur du divertissement de masse édulcoré. On l'aura constaté avec l'accueil tiède, voire méprisant, que l'on a réservé à ce film qui a toutes les allures d'une bête sauvage et indomptable, et qui méritait beaucoup mieux. Ceci est d'autant plus regrettable que le pari de Karim Hussain est largement réussi, et ce en dépit de l'aspect périlleux de l'adaptation d'un univers romanesque d'une noirceur étouffante, auquel le cinéaste a ajouté des éléments pour le moins étranges et déroutants. Ainsi, la figure symbolique du cheval, employée de manière surréaliste et cauchemardesque, ainsi que de brusques explosions de motifs gore et révulsifs qui surprendront les non initiés et qui détourneront à l'occasion ce drame psychologique intense du côté du cinéma horrifique. Ces éléments bizarres, volontairement discordants, témoignent des affinités que porte le cinéaste avec l'univers d'un David Lynch ou d'un Roman Polanski, ainsi qu'avec le cinéma d'exploitation, réunis ici dans un cocktail névrotique au goût amer.
L'âpreté de la mise en scène, la beauté empoisonnée des décors et de la direction photo et la dimension énigmatique et angoissante de l'excellente musique de David Kristian composent un climat hautement incongru et affecté. L'aspect théâtral et littéraire, artificiel et excessif, est en parfaite harmonie avec la matière scénaristique retravaillée par Marie-Claire Blais et le réalisateur. On se retrouve ainsi en un territoire anachronique, à la temporalité incertaine, oscillant vers le passé, reflet de l'inadaptation chronique des personnages, incapables de faire face au présent et réfugiés dans une dimension parallèle faite de blessures inguérissables et d'une dimension aristocratique qui ne parvient plus à dissimuler leur déchéance.
Hussain tire de très bonnes interprétations de l'ensemble des acteurs, tous immergés avec conviction dans le projet, en particulier Caroline Dhavernas, qui offre une performance viscérale, sans cesse à fleur de peau. Aussi, on passera rapidement sur certains aspects plus faibles, notamment un rythme hésitant et relâché à l'occasion, ainsi que l'emploi quelque peu plaqué d'effets poseurs, notamment d'une chanson branchée du groupe Blonde Redhead (tic déjà remarqué dans Ascension, son film précédent). De petites scories qui n'entachent pas l'expérience, tant elle est unique. On saluera donc cet objet cinématographique non identifié, une oeuvre courageuse et complètement à part au sein de la production cinématographique québécoise actuelle, dont la noirceur et la fulgurance laissent une vive impression. Le choc ne sera certes pas agréable pour tous, mais il témoigne d'un réel talent et d'un regard fort singulier.