La Chute de la maison Usher

Jean Epstein

France

1928, 63 minutes

 

Chef-d'oeuvre du muet, l'un des plus grands et plus salués films français des années vingt, La Chute de la maison Usher est également l'une des plus magistrales transpositions des contes et nouvelles de Edgar Allan Poe au cinéma. Enfin, c'est l'oeuvre-clé d'un cinéaste et théoricien fondateur de l'histoire du cinéma, Jean Epstein, une oeuvre au confluent de l'expressionnisme, du romantisme et du surréalisme, dont les audaces stylistiques et l'atmosphère gothique et mélancolique offrent toujours, plus de soixante-quinze ans après sa réalisation, une surprenante modernité. Les cinéphiles intéressés par la recherche formelle et l'expérimentation au cinéma souhaiteront certainement découvrir ce monument avant-gardiste de l'époque du muet.

Adapter Poe au cinéma

usher.3.gif (29426 octets)La Chute de la maison Usher est bien sûr une adaptation cinématographique de la nouvelle éponyme que l'on retrouve dans les Nouvelles Histoires extraordinaires de Poe. Allan (Charles Lamy) rend visite à son ami Roderick Usher (Jean Debucourt) qui, dans une lettre, le supplie de venir le voir, lui et sa femme qui se meurt. Arrivé dans la demeure inquiétante et délabrée de son ami, il découvre celui-ci peignant avec ardeur le portrait de sa femme, alors que celle-ci semble se mourir auprès de lui sans qu'il ne s'en soucie outre mesure. Il ne cesse de répéter : "C'est là qu'elle vit", désignant sa toile, comme pris d'un accès de délire et de transe, ensorcelé par son oeuvre. À l'extérieur, les éléments sont menaçants, et ce qui semblait imminent survient : Madeleine (jouée par Marguerite Gance, la femme du grand cinéaste Abel Gance, réalisateur de Napoléon) rend l'âme. Lorsque vient le moment d'enterrer la défunte, Roderick se rabroue : "Ne clouez pas le cercueil!". Madeleine est-elle vraiment morte, ou alors reviendrait-elle d'entre les morts?

Dans ce film, Epstein rend avec fidélité et intelligence l'atmosphère macabre, romantique et désespérée des nouvelles de Poe, il en garde intacte l'essence horrifique et mortifère sans jouer sur les effets faciles que maintes adaptations des contes de Poe offriront au spectateur par la suite. Je pense que l'on peut aisément dire qu'il s'agit là de l'une des plus magnifiques et singulières transpositions de l'oeuvre de Poe pour le cinéma, en ce qu'Epstein travaille avant tout l'atmosphère et l'ambiance horrifiques, et non les effets qui recherchent la peur et la surprise. Le souci de recherche formelle et d'expérimentation l'éloigne ainsi des très académiques adaptations des Histoires extraordinaires telles que relues par Vadim, Malle et Fellini en 1968 (quoique le sketch de ce dernier soit fort réussi), ou encore de celles de Roger Corman, maître de la série B américaine des années soixante, qui s'en était fait le spécialiste. En tout état de cause, le Usher de Epstein mérite une attention singulière de la part des aficionados du genre horrifique, qui découvriront là une très différente façon d'aborder le grand maître du macabre.

Le film de Epstein, c'est bien sûr Usher, mais c'est aussi Le Portrait ovale, Bérénice et Le Tombeau de Ligeia, nouvelles qui ont également servi d'inspiration au cinéaste-scénariste. Le générique spécifie d'ailleurs "d'après des motifs des oeuvres de Edgar Allan Poe", ce qui ne saurait nous tromper.

Jean Epstein : le cinéma est mouvement, est lenteur, est fractionnement

Que La Chute de la maison Usher porte la marque indélébile de l'essence de l'oeuvre de Poe, cela est indéniable. Ce qui n'empêche pas Epstein de mettre sa propre empreinte d'artiste de la pellicule sur le film, qui constitue une remarquable synthèse de ses recherches et questionnements esthétiques sur le septième art à l'époque.

Rappelons qu'Epstein est venu au cinéma d'abord en tant que technicien puis théoricien. Avant même d'avoir tourné son premier film, il avait développé une série de conceptions sur le médium. Venu au cinéma comme assistant de laboratoire chez Lumière (il a une formation scientifique), il signe son premier ouvrage sur le septième art en 1921, Bonjour cinéma. Appuyé par Louis Delluc, maître d'oeuvre du cinéma français des années vingt, il co-réalise (avec Benoit Lévy) un premier film en 1922, une biographie de Pasteur. Mais Epstein a en tête de réfléchir sur l'essence même du cinéma : au début des années vingt, il se situe déjà d'emblée à l'avant-garde du cinéma français, mais différemment d'un René Clair, qui lui est plus ouvertement affilié aux surréalistes. Epstein, en pur esthète du septième art, ne recherche pas la provocation ni ne s'embarrasse de préoccupations idéologiques (on le lui reprochera beaucoup chez les surréalistes d'ailleurs): il est tout entier tourné vers des expérimentations esthétiques, visuelles, cherchant à redéfinir ce qu'est et ce que doit être le cinéma.

En 1928, il a déjà plus d'une dizaine de films derrière lui, dont plusieurs ont été fort remarqués (soulignons Coeur fidèle en 1923). La Chute de la maison Usher est sans doute l'apothéose de ces recherches étalées sur près d'une décennie. Le film expose un travail considérable sur les jeux d'ombre et de lumière, travail qui fait de Epstein le digne continuateur de l'expressionnisme allemand dont il poursuit et approfondit la remarquable utilisation des contrastes pour mieux illustrer sentiments et atmosphères. En cela, Usher semble en maints endroits apparenté au Nosferatu de Murnau, dont il est un proche parent français.

Mais la véritable originalité de Usher, qui transcende sa filiation essentielle à l'expressionnisme allemand, réside dans le travail que Epstein effectue sur la vitesse et l'emploi des images. D'une modernité qui n'a pratiquement pas d'égal à l'époque, Epstein a découvert la force expressive des effets de vitesse et de ralentissement, des jeux de caméra, du travail sur le rythme et le montage. Son emploi du ralenti est particulièrement significatif et important, comme il le souligne lui-même : "Le ralenti apporte réellement un registre nouveau à la dramaturgie. Son pouvoir de séparation des sentiments, de grossissement dramatique, l'infaillibilité dans la désignation des mouvements sincères de l'âme est tel qu'il surclasse évidemment tous les autres modes tragiques actuellement connus."

usher.madeleine.gif (31880 octets)L'autre expérimentation fabuleuse d'Epstein dans Usher est le fractionnement et la superposition d'images qui insufflent à quelques scènes une poésie et une étrangeté magistrales. La scène de l'évanouissement de Madeleine en est un exemple remarquable : l'image, ralentie, expose plusieurs images de la même Madeleine, arrêtant dans le temps diverses poses et états d'âme, leur conférant un surplus de signification que seul un tel effet peut suggérer. Même expérimentation dans la scène du transport du cercueil, où à l'image tournée en extérieure est superposée un plan de l'intérieur de la maison où sont posées des bougies. Encore une fois, effet sidérant, poétique, transcendant.

Un assistant nommé Luis Bunuel

Autre trait historique essentiel rattaché à ce grand film, la présence de Luis Bunuel, à titre d'assistant d'Epstein pour La Chute de la maison Usher. Bunuel qui réalisera quelques mois plus tard, cette fois avec Salvador Dali, son premier film, Un chien andalou, devenu la référence surréaliste cinématographique par excellence. Certains auront d'ailleurs noté que Le Chien andalou contient plusieurs scènes et références qui parodient son propre travail sur le film d'Epstein, Bunuel étant à ce moment déjà fort critique envers le style d'Epstein, rejeté par les surréalistes.

"Je secouai de mon esprit ce qui ne pouvait être qu'un rêve" (Poe)

Le visuel du film est splendide : en cela, la photo de Georges et Jean Lucas représente un appui de taille aux expériences d'Epstein. Il en va de même pour la musique intrigante signée Rolande de Cande, qui interprète et réarrange divers motifs musicaux médiévaux pour insuffler au film une atmosphère de rêve et d'étrangeté. Car le travail sur la bande son est à la hauteur de la richesse visuelle du film, et se situe lui aussi à l'avant-garde de ce que la musique de film pouvait représenter à l'époque et aujourd'hui.

 

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