Invisible Waves
Pen-Ek Ratanaruang
2005, 114 minutes
Les attentes étaient immenses envers le nouvel opus du réalisateur de Last Life in the Universe. Son film précédent avait placé la barre bien haute, et avec ce nouveau projet réunissant Christopher Doyle à la direction photo et Tadanobu Asano dans le rôle principal, tout était en place pour attiser l’intérêt des cinéphiles. Le risque de déception n’en était que plus grand, d’autant plus qu’Invisible Waves marque une certaine rupture déceptive en regard du style et de l’approche narrative de son film précédent, beaucoup plus accrocheur. Aussi, il faut saluer l’audace de Pen-Ek Ratanaruang, qui a refusé de tabler sur son succès antérieur en proposant une œuvre sombre, très différente et fort difficile à catégoriser, qui marque certainement un tournant dans sa carrière de cinéaste. Plusieurs seront rebutés par cette nouvelle tangente qui laisse effectivement fort perplexe. Mais si le résultat s’avère plutôt inégal et déstabilisant à souhait, il ne nous semble pas mériter l’hostilité et le rejet catégoriques dont le film a malheureusement fait l’objet.
Il faut dire que tous les spectateurs s’attendant à un drame criminel ou à un thriller sont ici solidement bafoués et refoulés dans un territoire qui sème le malaise et la confusion à profusion. Le film commence pourtant comme on s’y attendait, avec toutes les composantes du film noir. Tadanobu Asano incarne Kyoji, Japonais vivant à Macau, un cuisinier qui est également un tueur à gages pour un chef mafieux. Kyoji a également une relation avec la femme de celui-ci, ce qui est bien sûr une assez mauvaise idée. Après que son chef lui ait demandé de se débarrasser de sa femme et qu’il ait exécuté l'ordre, il est expédié par bateau à Phuket, en Thaïlande, où on lui demande de se reposer et se terrer. Mais de bien curieux événements se mettent à se produire en cours de route et sur place, et Kyoji pressent qu'il a peut-être été piégé.
À partir de cette idée de départ où l’on reconnaît bien l’univers du cinéaste, le film saborde le thriller qui s’amorçait et bascule en zones troubles, du côté d’une étude sur la dépression et sur le déracinement. Tout entier consacré au dérèglement des perceptions du personnage interprété par Tadanobu Asano, insaisissable dans un rôle frôlant la catatonie, Invisible Waves multiplie les effets sonores déroutants et étire les scènes à l’infini, comme si on assistait à un long cauchemar distillant lentement les impressions d’étrangeté nous plongeant dans un engourdissement sans nom, que plusieurs associeront à l’ennui le plus pur. L’humour noir, si caractéristique des films précédents du cinéaste, est quasi disparu. D’où l’impression d’une lente suffocation accentuée par une direction photo elle aussi déceptive, qui cultive l'exact envers de ce que l'on associe habituellement à l'esthète Christopher Doyle. Ici, l’image est sale et sordide, et la palette de couleurs n’évoque rien d’agréable. Avec le déploiement d’un malaise sensoriel aussi accentué, il ne faut guère se surprendre que Ratanaruang aura perdu bon nombre de spectateurs en cours de route.
Bien que le résultat révèle des impasses et des maladresses, il y a pourtant quelque chose de fascinant dans cette démarche rébarbative, qui projette soudainement le cinéaste du côté du minimalisme asphyxiant de Tsai Ming-Liang, et qui le rapproche peut-être plus encore du style narcoleptique de son compatriote Apichatpong Weerasetakul. L’avenir nous dira si ce choix est le bon, ou si cette soudaine volte-face, interprétée par plusieurs comme une impasse esthétique et narrative, est une erreur de parcours.