Il Caïmano (Le Caïman)

Nanni Moretti

Italie

2006, 99 minutes

Cinq ans après avoir été couronné de la Palme d'or avec La Chambre du fils, Nanni Moretti est de retour avec un film complexe et ambitieux qui s'attaque à nul autre que Silvio Berlusconi. Chouchou de la critique et de l'intelligentsia depuis une bonne vingtaine d'années, Moretti n'en est pas à ses première passes d'arme avec la société italienne, qu'il autopsie et parodie avec une verve irrésistible depuis ses tout premiers films. Cette fois-ci, le portrait se veut plus noir et grinçant, voire pessimiste, bien qu'il ne sombre jamais dans le cynisme ou le désabusement. Ce qui aura de quoi réjouir ses fans de la première heure, tant Le Caïman fourmille de brillantes idées de mise en scène et de flèches assassines assénées avec force et vigueur envers ce symbole par excellence du cirque médiatique et de la corruption institutionnalisée qui gangrènent la société italienne. Mais à trop courir de lièvres cinématographiques à la fois et en tentant de construire la somme de son oeuvre en un seul film, Moretti livre au final une oeuvre confuse et inaboutie, traversée d'éclairs de génie et de moments incongrus, tour à tour admirable et agaçante.

Car si Le Caïman constitue un film ouvertement politique et engagé, qui cherche à ébranler la statue déjà fissurée de ce magnat incarnant tout ce qui a mal tourné au sein de la société italienne postcommuniste, il est également l'oeuvre d'un cinéphile passionné, qui nourrit son scénario à même ses obsessions cinématographiques. Le cinéaste confie ainsi à Silvio Orlando le rôle d'un producteur de films de série B qui se révèle être en pleine crise personnelle et professionnelle. Plutôt risible, pathétique et raté, cherchant désespérément à relancer sa carrière sur le déclin et à retarder l'échéance de son mariage qui court à sa fin, celui-ci voit dans le scénario d'une jeune apprentie cinéaste militante qui déboulonne Berlusconi l'occasion de retrouver l'espoir et le souffle qu'il avait perdus. Obnubilé par le projet qu'il tente désespérément de mener à terme malgré tous les obstacles qui se dressent sur sa route, comprend-il toutefois vraiment la portée et les risques que ceux-ci comportent?

La juxtaposition de considération politiques, sociales et culturelles ont toujours constitué l'essence même du cinéma de Nanni Moretti, et elles atteignent ici un sommet de virtuosité et d'ampleur, au point d'en être déroutante et absconse pour le non initié. Référentiel à l'excès, Le Caïman réjouira surtout les inconditionnels de l'auteur et les cinéphiles qui sauront dénicher les clins d'oeil - innombrables et savoureux - qui parsèment le récit d'allusions cocasses aux films de genre et à la tradition du cinéma italien. Malheureusement, Moretti ajoute à cette dimension citationnelle une inutile et très quelconque intrigue familiale qui devient l'un des motifs principaux du récit. Les déboires sentimentaux du cinéaste avec sa femme et sa relation avec son fils sont certes attendrissants, mais ils deviennent vite lassants et ils font en sorte que Moretti s'égare en chemin, tout en diluant grandement la portée de sa charge et de son propos.

Aussi, malgré plusieurs scènes d'anthologie et quelques moments de fulgurance où il se montre au sommet de son art, on sent que Moretti s'est égaré en chemin, principalement en raison de l'aspect convenu du drame familial auquel il accorde une trop grande attention, et qui se révèle très décevant en regard de la densité atteinte dans La Chambre du fils. Le déroulement narratif oscille continuellement entre le pôle dénonciateur et critique - de loin le plus réussi, mais nettement insuffisant -, l'étourdissante érudition satirique - toujours aussi jubilatoire - et la dimension dramatique, qui semble malvenue et greffée avec maladresse dans un tel contexte. Ce va-et-vient contribue à l'aspect éparpillé de l'ensemble, donnant l'impression que Moretti, tout en évitant les pièges de la caricature, a raté en partie sa cible, tout en versant parfois dans la complaisance d'un cinéma replié sur lui-même, ne dialoguant plus qu'avec les cinéphiles déjà conquis et convertis. Malgré ces réserves, Le Caïman offre suffisamment de véritables et purs moments de cinéma pour intéresser les cinéphiles qui sauront pardonner ces égarements à un cinéaste qui nous a habitués à une rigueur qu'il reconduit ici avec un brio qui surgit ça et là, le temps de quelques morceaux de bravoure qui illuminent ce curieux objet de cinéma. 

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