Ikiru (To Live)
Akira Kurosawa
1952, 143 minutes
Ikiru (Vivre) est l'un des nombreuses oeuvres maîtresses du regretté Akira Kurosawa, réalisée en 1952. Surtout reconnu pour ses fresques épiques à grand déploiement (Les Sept Samouraïs, Ran et Kagemusha) et ses adaptations de classiques de la littérature (relectures orientales de Dostoievski dans L'Idiot et de Shakespeare dans Le Château de l'araignée), Kurosawa a légué aux cinéphiles une oeuvre foisonnante et multiforme qui aborde autant la culture nipponne traditionnelle que des thèmes et symboliques à portée et résonances universelles. Cette aptitude à concilier le meilleur des cultures occidentale et orientale et à bâtir une oeuvre cinématographique épique, imposante et plus grande que nature lui aura valu d'être considéré comme l'équivalent asiatique d'un John Ford - il aura d'ailleurs laissé une influence marquée sur un genre, le western, dont il a été lui-même fortement inspiré - et de devenir aux yeux de maints cinéphiles occidentaux le plus grand - du moins, le plus connu et admiré - cinéaste asiatique contemporain. Paradoxe curieux, pourtant, Kurosawa fut longtemps, en son propre pays, considéré par les puristes nippons comme un cinéaste dénaturé par une trop forte occidentalisation de son art, et par conséquent ouvertement critiqué, sinon dénigré comme le moins japonais des cinéaste japonais, alors qu'il jouissait d'une notoriété pratiquement inégalée en Occident.
Ikiru est un sommet méconnu de la filmographie riche et diversifiée de Kurosawa, et appartient à la veine réaliste de son univers cinématographique. Laissé dans l'ombre du gigantesque retentissement international de son film précédent, Rashomon, qui l'a révélé au public occidental et qui remporta le Lion d'Or du Festival de Venise en 1951, ce mélodrame psychologique et social est rarement cité parmi les films fétiches du cinéaste. C'est pourtant sans contredit l'un de ses films les plus achevés et les plus représentatifs de sa vision humaniste, l'un de ses plus profonds aussi en ce qui a trait au regard qu'il jette sur le sens de la vie et de la mort.
Le film met en scène un homme dans la cinquantaine, Watanabe, magistralement interprété par Takashi Shimura, grand acteur japonais et fidèle collaborateur de Kurosawa avec 23 rôles sous la direction du maître, et qui livre ici l'une des plus mémorables compositions de sa carrière. Watanabe est un bureaucrate anonyme et voûté travaillant pour le gouvernement qui se découvre porteur d'une maladie incurable, le cancer, qui lui laisse moins d'un an à vivre. Complètement dévasté par la nouvelle, frappé de stupeur devant le spectre de la mort qui se penche sur lui, il prend soudainement conscience de l'absurdité et de la profonde insignifiance de son existence, de sa banale et terne vie routinière surtout, depuis toujours entièrement consacrée à un travail monotone et sclérosant qui l'a laissé dépourvu d'identité. Délaissant son travail, hébété, il entreprend un long parcours initiatique, véritable odyssée existentielle prenant la forme d'une quête faustienne doublée d'un parcours christique fait de doutes et de révélations, de peurs et de détresse. Chemin faisant, il expérimentera un concentré de l'expérience humaine qu'il n'a pas vécue, tâtant de la débauche, puis de l'amitié et de l'amour, avant d'être traversé d'une révélation qui lui dictera une ultime - mais humble - mission sur terre.
Remarquablement construit en deux parties distinctes et fort différentes l'une de l'autre, Ikiru représente un curieux croisement, une synthèse surprenante de l'existentialisme et de l'humanisme chrétien - un peu comme si les idées de Jean-Paul Sartre rencontraient celles d'Emmanuel Mounier. La première partie, ouverte sur un portrait au rayon X du corps de Watanabe, nous fait suivre chronologiquement les moments essentiels de son cheminement, du moment où il apprend la fatidique nouvelle à la révélation qui s'impose à lui quelques mois avant sa mort. La seconde partie, elle, nous transporte au jour de ses funérailles, impose une unité de lieu et de temps - le repas mortuaire célébré en l'honneur du défunt par ses ex-collègues et amis - et est ponctué de flash-backs évoquant les accomplissements de Watanabe au cours des derniers mois de sa vie, tels que remémorés par les convives. À la plongée introspective du premier épisode succède donc le regard extérieur de ses proches, qui dissèquent son expérience et tentent d'en tirer les douloureuses leçons de vie que Watanabe laisse en héritage. Ainsi, des remises en question personnelles et sociales du sujet Watanabe à l'intense séance de thérapie collective qu'il soulève chez son entourage, Ikiru est l'occasion pour Kurosawa d'offrir une magistrale réflexion sur la signification et la portée de nos choix et gestes de tous les jours, plus largement sur les valeurs que les sociétés et individus s'imposent. Un discours qui n'a rien perdu de son actualité, une philosophie humaniste qui bouleverse et interpelle. Ikiru est enfin porté par l'interprétation rien de moins que grandiose de Takashi Shimura et la mise en scène complexe et accomplie du génial Kurosawa, qui en font un monument cinématographique.