Idioterne (Les Idiots, Dogme # 2)
Lars von Trier
1998, 117 minutes
Entièrement conçu et réalisé selon les très stricts "voeux de chasteté" de l'esthétique radicale Dogma, Les Idiots de Lars von Trier se révèle bien plus qu'un exercice de style et un pied de nez jeté à l'académisme de l'industrie du cinéma. Voilà un formidable et très dérangeant film sur le questionnement des frontières entre la normalité et l'anormalité, un film extrême d'un cinéaste virtuose qui, malgré ou peut-être à cause de ses envolées mégalomaniaques et tyranniques, est en train d'imposer une oeuvre à nulle autre pareille dans le cinéma contemporain, une oeuvre à la fois populaire et expérimentale, subversive et tourmentée, qui redéfinit notre rapport au cinéma et au réel.
Les Idiots, ou Dogma 2, nous met en présence d'un groupe d'individus anarchistes et contestataires qui vit en communauté et dont les activités consistent à confronter et provoquer leur entourage par des sorties publiques où ils simulent des handicaps physiques et mentaux ainsi que des comportements rattachés à ce qu'ils appellent "l'idiotie". Le groupe, en réaction face à une société qu'ils jugent bourgeoise et endormie, cultivent leur "idiot intérieur", attitude problématique qui consiste à retrouver un comportement naïf et béat dégagé du fardeau de conventions et des rôles préétablis qu'impose la société. Nul besoin de dire que leur but est de susciter la confusion et de semer la chaos partout où ils passent, jouant au taré, plongeant ceux qu'ils rencontrent dans des situations cultivant la gêne, le malaise et la crainte, se mettant même parfois dans des situations compromettantes et dangereuses.
Le groupe rencontre ainsi une jeune femme (jouée par Bodil Jorgensen et présentée comme l'héroïne et la figure principale du film par von Trier) qui, à la fois fascinée et dérangée par les comportements iconoclastes du groupe, va se joindre à eux. Au fil des expériences, cette bande d'anarchistes va progressivement aller de plus en plus loin dans leur mise en scène de l'idiotie, au point où la frontière entre la simulation, le jeu, la manipulation et le sérieux ne seront bientôt plus perceptibles, même entre eux. Ainsi ce qui devait être de prime abord constructif se révèle de plus en plus destructif.
Filmé et construit comme un faux documentaire, sous le format du témoignage des membres du groupe dans l'après-expérience, entrecoupé de flashbacks qui constituent l'essentiel du récit, Les Idiots apparaît d'abord comme un immense canular qui joue sur notre posture de spectateur et qui la malmène allègrement. Mais à mesure qu'avance le film, nous sommes pris au jeu de von Trier : l'émotion s'installe, et le ton hyperréaliste du film provoque un impact incroyable. La farce noire et cynique du début, très près en cela du C'est arrivé près de chez vous des Belges Ponzel, Belvaux et Poelvoorde, devient de moins en moins drôle, et le piège du génial cinéaste danois se referme sur nous à mesure que s'accumulent les scènes et les situations dérangeantes, qui nous plongent dans un état de malaise et de perplexité que l'on ne quittera plus. C'est là que le projet Dogma acquiert toute sa pertinence : des contraintes techniques dont se nourrit le film (caméra à l'épaule, improvisation, mise en situation hyperréaliste) naît une confrontation psychologique avec le spectateur, confrontation que von Trier ramène au niveau moral, dans une zone limite où nous sommes entraînés de force. Le réalisateur nous oblige ainsi, comme dans tous ses films d'ailleurs mais ici on atteint un degré extrême, à porter un jugement sur les actes, les valeurs et les idées de ces gens, à confronter du même souffle nos propres valeurs et repères moraux, notre propre posture dans la société.
La force et l'impact du film résident en grande partie dans l'exceptionnel travail d'équipe des acteurs qui ont accepté de participer au projet, un projet exigeant et confrontant duquel ils ne sont certainement pas sortis indemnes. L'expérience repose sur leur entière participation, participation qui inclut une large part d'improvisation et d'abandon plus près des préceptes du "théâtre de la cruauté" d'Antonin Artaud que du jeu d'acteur conventionnel. Tous s'en sortent avec un remarquable travail sur le jeu qu'ils poussent à des limites impressionnantes. Complètement abandonnés entre les mains du délirant cinéaste, ils atteignent une intensité et une authenticité qui ont de quoi faire augmenter notre malaise. Bodil Jorgensen, déjà remarquée dans The Lady of Hamre, se distingue particulièrement, mais tous et toutes sont à proprement parler fascinants et transcendants. Aucun acteur qui a une "belle image médiatique" à protéger n'aurait accepté de traverser de pareilles épreuves de jeu qui relèvent du tour de force.
Nul besoin de dire qu'avec Les Idiots, Lars von Trier continue de nous impressionner, et ce encore une fois avec une oeuvre très différente de ce qu'il a fait précédemment. Une oeuvre collective, un travail d'équipe audacieux et viscéral qui porte paradoxalement la marque incomparable et inégalable de von Trier. De cette violente collision entre la création collective et l'ego trip d'auteur est né Les Idiots, la première et sans doute la dernière expérience von Trier chapeautée du sceau Dogma. Car von Trier, avec Dancer in the Dark, a déjà quitté le sectarisme et l'extrémisme de Dogma. Ce passage aura toutefois marqué en profondeur son oeuvre, nous le verrons sans doute mieux dans l'après Dancer in the Dark.